Décès de Mikhaïl Gorbatchev, ancien dirigeant de l'URSS, 91 ans

Un héros maudit

Gorbatchev est adulé par l’Occident pour avoir consacré le triomphe de l’économie du marché. Il est en revanche maudit dans son pays, accusé d’avoir occasionné la dissolution de la grande URSS.

Les nombreuses réactions suscitées par le décès de Mikhaïl Gorbatchev le 30 août 2022, ont essentiellement porté sur les répercussions politiques internes et externes de ses décisions en tant que secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique, PCUS, (1985/1991) et en tant qu’éphémère président de l’URSS (quelques mois entre 1990 et 1991). L’ampleur des événements et des bouleversements qu’il a inintentionnellement provoqués dans son pays et dans le monde, fait de lui l’un des dirigeants politiques les plus marquants du 20ème siècle. Incontestablement, ce que le monde a vécu sur le plan économique et géopolitique durant les 3 dernières décennies est en grande partie lié aux chamboulements produits par les nouvelles orientations décrétées par Gorbatchev en Union soviétique à partir de 1985.

La fin de la guerre froide et la rupture de l’équilibre basé sur l’existence de deux superpuissances militaires (USAURSS) ont ouvert la voie à l’hégémonie d’un seul pays, les USA, devenus seuls maîtres du monde. La bipolarité a cédé la place à l’unipolarité du monde suite à la «disparition» de l’URSS en 1991, éclatée en plusieurs républiques indépendantes. On négligera dans ce rappel historique les conséquences géopolitiques et géostratégiques de «l’oeuvre» de Gorbatchev pour s’intéresser essentiellement à son aspect économique. C’est l’amélioration de la performance de l’économie soviétique qui motivait à la base le «remue-ménage» décidé par Gorbatchev.

En 1917, le socialisme passe du stade de théorie et de philosophie de société, au stade de réalité sur le terrain, de pratique orchestrée pour la première fois par un État. Dès le départ, Lénine s’est trouvé confronté à une épineuse difficulté. La théorie marxiste, dont il s’inspirait, présentait le socialisme comme la négation du capitalisme et l’abolition de ses symboles. Mais, une fois la propriété privée des moyens de production, la recherche du profit maximum, le rôle du marché, le salariat et la monnaie sont écartés, comment l’économie va-t-elle fonctionner? En plus, Marx prédisait la révolution anticapitaliste dans une économie avancée. Ce n’était pas le cas de la Russie en 1917. La guerre civile, la famine, le retard économique, les conséquences de la première guerre mondiale et l’isolement international, ont conduit Lénine à lancer en 1921 la NEP (nouvelle politique économique) avec l’idée de reprendre, durant une période transitoire, certaines pratiques «libérales ». Malade, Lénine quitte le pouvoir en 1923 et meurt en 1924. Joseph Staline lui succède et met fin à la NEP en 1927 pour renforcer l’emprise du socialisme sur l’économie. Cette nouvelle orientation s’est caractérisée par l’application, pour la première fois dans l’histoire au niveau national, d’une planification autoritaire (ou impérative) de l’économie. Le premier plan quinquennal est lancé en 1928.

La planification impérative est associée à une action exclusive de l’Etat et à une mainmise totale de ce dernier sur l’économie. Le marché devient un simple lieu de rencontre entre acheteurs et vendeurs. Son rôle d’indicateur et d’orienteur des décisions économiques est écarté. L’activité économique (production, distribution, commerce international, ...) est totalement dirigée par un plan impératif. Les dirigeants des entreprises (fonctionnaires) se contentent d’exécuter les orientations qui leur sont précisées par le plan. La structure de la production est imposée par l’Etat et n’obéit plus à l’évolution de la demande. Celle-ci s’adapte à ce qui est produit par les prix mis en place par le pouvoir public. Motivée par la réalisation des objectifs assignés par le plan, et non par le profit, la gestion de l’entreprise n’a plus pour souci de minimiser les coûts, elle perd la rationalité qui caractérise l’entreprise capitaliste. Il en résulte un énorme gaspillage qui a compromis les possibilités de croissance. La pénurie des biens de consommation s’est généralisée, ce qui s’est traduit par d’interminables files d’attente devant des magasins à étalages vides et, évidemment, par un profond mécontentement populaire.

La guerre froide et la rivalité avec les USA poussent les dirigeants soviétiques à allouer une bonne partie des ressources disponibles à l’armement et à la conquête de l’espace au détriment des besoins quotidiens de la population. C’est dans ce contexte chaotique que Mikhaïl Gorbatchev accède au pouvoir en 1985. Il décide de mettre de l’ordre dans les rouages économiques et sociaux soviétiques. Il annonce l’échec de la planification impérative, responsable de nombreux déséquilibres et de graves insuffisances préjudiciables à l’image de l’URSS et du socialisme. Il adopte alors une nouvelle stratégie appelée la pérestroïka (restructuration), censée permettre à l’économie soviétique de connaître le dynamisme qui lui a fait défaut durant presque 70 ans. Les entreprises, toujours étatiques, vont bénéficier de plus d’autonomie de décision. Leurs dirigeants ont désormais la possibilité de déterminer librement la production et les prix. Le rôle économique du marché réapparaît, l’allocation des ressources retrouve une certaine rationalité/efficacité.

En fait, les nouvelles orientations promulguées par Gorbatchev soumettent le socialisme à la régulation par les mécanismes du marché. En même temps la glastnost (transparence) tente de substituer à un État fermé, un État ouvert qui admet la liberté d’expression et d’association. Le pari de Gorbatchev est de coupler le socialisme à l’économie du marché et aux libertés individuelles pour le rendre plus performant et assurer sa pérennité.

Cependant, les ouvertures actées par Gorbatchev ont eu des répercussions qui vont largement au-delà de ce qu’il pouvait imaginer. Les libertés retrouvées ravivent les sentiments nationalistes chez les républiques qui composent l’URSS, et, suite à un coup d’Etat militaire manqué (août 1991), la grande et puissante fédération qu’était l’Union soviétique éclate en 15 États indépendants et cède la place à la ridicule CEI (communauté des États indépendants). Gorbatchev est adulé par l’Occident pour avoir consacré le triomphe de l’économie du marché, totalement adoptée par les pays de l’Europe de l’est, libérés du contrôle soviétique; mais aussi pour avoir été l’homme du dégel Est-Ouest et pour avoir été malgré lui, l’artisan de la chute du mur de Berlin et de la réunification de l’Allemagne.

Il est en revanche maudit dans son pays, accusé d’avoir occasionné la dissolution de la grande URSS. Aux élections présidentielles de la Russie en 1996 il n’a obtenu que 5% des voix. Les nostalgiques russes du passé rêvent toujours de la reconstruction de l’empire soviétique. Les médias occidentaux estiment que Vladimir Poutine en fait partie.

PAR DRISS AFILAL