Décès de l’ancien international, Hassan Amcharrat, 75 ans

Acila, flamboyance et sens du devoir


Champion d’Afrique 1976 aux côtés de son acolyte en club et en sélection Ahmed Faras, l’ancien ailier gauche emblématique du Chabab de Mohammédia aura marqué d’une pierre blanche l’histoire du football marocain.

Les supporters de football marocains l’ont toujours appelé Acila (petit miel, en darija). Mais il aurait sans doute légitimement pu prétendre à plus. “Au premier coup, il fit sensation,” racontait encore en janvier 1985, au moment du jubilé de Acila, l’homme qui l’avait lancé dans le grand bain professionnel au milieu des années 1960, à savoir le légendaire entraîneur Lokhmiri. “Je me rappelle très bien ce qu’avait dit sur son compte le célèbre reporter de la RTM (Radiodiffusion télévision marocaine), Houcine Hayyani: ce n’est pas Acila, c’est laâssel (le miel, ndlr).” De son vrai nom Hassan Amcharrat, l’ancien international est décédé ce 22 juillet 2023 à Mohammédia. Il venait de sortir de l’hôpital, où il avait été admis trois semaines plus tôt en raison de complications. Il avait 75 ans.

Son enterrement a eu lieu le lendemain au cimetière d’El Alia. Étaient présents une multitude de représentants de la famille du football national. Parmi eux, le président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), Fouzi Lekjaâ, et celui de son club de toujours du Chabab de Mohammédia, Hicham Aït Menna. Mais il y avait surtout celui qui fut son alter ego sur les terrains, un certain Ahmed Faras. Au moment de la mise en terre de son ancien coéquipier, le capitaine emblématique de l’équipe du Maroc dans les années 1970 semblait particulièrement ému. Il faut dire que les deux hommes étaient également très proches dans la vie. À Mohammédia, c’est un secret de polichinelle qu’Acila était le seul véritable ami de Faras. En dépit de ses soucis de santé désormais récurrents, il avait d’ailleurs coutume de lui rendre visite à son domicile situé dans la Kasbah de Mohammédia et plus précisément dans le quartier dit de Diour Nicolas, où les Amcharrat sont installés. Mais ce n’est, du reste, pas que dans les milieux du football que l’on regrettera sans doute Acila.

Marque de fabrique
L’homme, avant le joueur, était tout autant apprécié, si ce n’est plus. Réputé rieur, il avait, selon ceux qui le côtoyaient de près, la même flamboyance au quotidien que celle qui avait fait sa marque de fabrique footballistique au cours de sa carrière. “Quand je le rencontrais, il savait toujours trouver le bon mot pour animer nos discussions,” nous confie, visiblement encore touché, l’ancien gardien de but international Abdellatif Iraki, resté proche de Acila depuis leur passage commun en tant qu’entraîneurs dans les équipes de jeunes du Chabab de Mohammédia -où Iraki a également été formé- et qui se rendait régulièrement au chevet du défunt au cours de sa récente hospitalisation. Originaire, du côté de son père, du village d’Amskroud, dans la région amazighophone du Souss, le petit Hassan n’était pas encore plus haut que trois pommes lorsqu’il a commencé à se faire une réputation à Douar Leqraï (le quartier des bouteilles, littéralement, en raison de la forme atypique des maisons qui s’y trouvent), dans la banlieue de Mohammédia.


Doté d’une patte gauche extraordinaire, on le compare d’ores et déjà à un ancien ailier emblématique du Wydad et du Raja, soit dit en passant premier transfuge de l’histoire entre les deux rivaux casablancais. Son nom? Abderrahmane Acila. Car ce n’est pas, contrairement à ce que beaucoup croient, pour son jeu léché que Acila a été surnommé Acila, mais plutôt en hommage à un illustre prédécesseur. Le Acila que la majorité des gens connaissent finira toutefois, donc, par surpasser le Acila original, jusqu’à presque le faire oublier aujourd’hui, sauf auprès de rares connaisseurs. Mais avant cela, il commence d’abord par rejoindre les rangs du Chabab de Mohammédia. Repéré par Abdelkader Aitoubba, le recruteur attitré du club fanion de la cité des fleurs et découvreur par ailleurs aussi de Faras -il est décédé en mai 2016-, il n’a même pas dix-sept ans lorsque Lokhmiri, qui vient d’être nommé entraîneur de l’équipe A, le repère.

Un joueur racé
“Acila était un joueur racé qui exploitait à bon escient son intelligence sur le champ de jeu,” racontait encore Lokhmiri il y a 38 ans. Après l’avoir, selon ses propres mots, “travaillé” pendant deux mois, Lokhmiri titularise Acila en Coupe du trône lors d’un match couperet face au Difaâ d’El Jadida. Et c’est à cette occasion que la légende raconte que Houcine Hayyani se serait fendu de son fameux commentaire à son propos. Acila ne quittera, par la suite, plus jamais l’équipe et, déjà alors, on parle de sa doublette avec Faras, âgé d’environ une année de plus seulement -il est né en décembre 1946, alors que Acila a vu le jour en janvier 1948- et arrivé en senior en même temps. De concert, ils mènent dès 1971/1972 le Chabab de Mohammédia à sa toute première Coupe du Trône, dont la finale, prévue face au Racing de Casablanca, est pour l’anecdote la seule de l’histoire à ne s’être jamais disputée en raison de la tentative de coup d’État contre le roi Hassan II survenue le 16 août 1972 (et c’est de ce fait que les deux clubs finalistes se sont partagés le titre).

Mais si tous les deux sont aux manettes, avec par ailleurs aussi l’apport du milieu de terrain Driss El Haddadi et du défenseur Glaoua -qui furent également des trouvailles de Lokhmiri-, c’est Faras qui arrive en premier en sélection, et ce en avril 1966 pour un match face à la Suisse (perdu 4-6 par le Maroc dans la ville de Granges), et il dispute même la Coupe du monde 1970 au Mexique. Acila, lui, devra attendre encore cinq ans; à l’époque, son concurrent et sociétaire des FAR de Rabat, Maouhoub Ghazouani, est inamovible du poste de numéro 11.

Sacre continental
Est-ce la raison pour laquelle on parle davantage de Faras que de lui? Car lorsque plus tard par exemple le Maroc remporte la Coupe d’Afrique des nations (CAN) de 1976 en Éthiopie, c’est Faras qui s’attirera toute la lumière. Il est vrai qu’il est, certes, le récent Ballon d’or africain et capitaine et qu’il est l’auteur de la passe décisive suite à laquelle Baba égalise face à la Guinée et permet de signer le sacre continental marocain, mais Acila n’est pas en reste et joue quatre excellentes parties sur six (il est souffrant lors de la “finale” face au Sily guinéen et n’est donc pas aligné par le sélectionneur Virgil Mardarescu). Cette année-là, il est même sur un nuage: en championnat, il est, avec vingt buts, meilleur scoreur et réalise l’exploit, à la sixième journée, de signer un triplé en sept minutes seulement face à l’Union de Sidi Kacem, avant d’enchaîner plus tard dans la saison, entre la vingt-deuxième et la vingt-huit journée, neuf buts en sept journées consécutives, dont un nouveau triplé face à la Renaissance de Settat.

Au total, il aura été un des rares joueurs à dépasser les 100 buts en “Botola”. Mais il faut dire qu’Acila sera toujours resté un joueur de devoir mettant par-dessus tout le collectif, et c’est ainsi qu’il n’a jamais eu la moindre gêne à évoluer toute sa carrière durant dans l’ombre de Faras. Un mal pour un bien: en 1980, le Chabab de Mohammédia enlève enfin le titre national, son seul à ce jour, après une deuxième Coupe du Trône en 1975. Acila raccrochera les crampons quelques années plus tard, à 37 ans. A l’international, il compte 21 buts en 59 sélections et demeure le troisième meilleur artilleur des Lions derrière Salaheddine Bassir et… Faras. Largement suffisant, toutefois, pour marquer la légende du football marocain. Dans le message de condoléances et de compassion qu’il a adressé, le 25 juillet 2023, aux membres de sa famille, le roi Mohammed VI a loué “son talent, ses grandes qualités techniques et à son patriotisme sincère”.

Par Wissam EL BOUZDAINI, avec la collaboration de Mouad KNINIS

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