Décès de Diego Maradona : L'artiste "Fier Mondiste"


Maradonasoulevant la coupedu monde,le 29 juin 1986à Mexico.

L’annonce de la mort de l’ancienne star du football argentin a aussitôt pris le pas sur toutes les actualités, tant son aura aura, au cours de sa vie, dépassé les seuls terrains du ballon rond.

Rebondir, Diego Armando Maradona ne savait pas le faire qu’avec un ballon mais avec sa propre vie, lui qui depuis sa venue au monde le 30 octobre 1960 à Lanús, dans la banlieue de la capitale argentine, Buenos Aires, avait à maintes reprises flirté avec la mort. Au Maroc, on se souvient notamment de l’hommage qui lui avait été rendu fin avril 2004 avant le coup d’envoi d’un match entre les Lions de l’Atlas et l’équipe d’Argentine à Casablanca, alors que l’ancienne star du football argentin se trouvait à l’hôpital pour un accident vasculaire cérébral (AVC) qui, déjà, avait failli l’envoyer dans sa dernière demeure à même pas 44 ans.

Celui-ci ne se sera toutefois pas, hélas, remis de l’hématome pour lequel il avait dû être opéré le 3 novembre 2020 au cerveau. Moins de deux semaines après sa sortie de la clinique Olivos, où il sera resté huit jours, il aura rendu son dernier souffle dans la maison qu’il avait commencé à occuper dans la ville de Tigre, non loin du domicile de sa fille cadette Giannina, qui veillait directement sur lui avec le reste de sa famille.

Dans les médias du monde entier, du moins ceux où le football est le sport roi, l’annonce de sa mort a aussitôt pris le pas sur toutes les actualités, tant son aura aura, au cours de sa vie, dépassé les seuls terrains du ballon rond. Dans le microcosme footballistique en particulier, les hommages ont rapidement commencé à inonder les réseaux sociaux, de l’icône brésilienne Pelé, que l’on présentait souvent comme son rival pour le titre de meilleur joueur du XXe siècle et qui a confié avoir “perdu un grand ami”, à son héritier en sélection et sociétaire du FC Barcelone Leo Messi, qu’il avait eu sous ses ordres à la Coupe du monde de 2010 et auquel il avait alors même confié le capitanat de la Albiceleste (la blanche et bleue ciel, couleurs traditionnelles du maillot argentin).

À Naples, dont il a étrenné la tunique près de sept ans durant dans la seconde moitié des années 1980, le stade San Paolo va désormais porter son nom: il faut dire qu’en 1987, il avait permis à la cité du Vésuve et plus largement à l’Italie du Sud de décrocher son premier championnat, dans un championnat accaparé depuis sa création, et à ce jour encore, par le Nord -l’équipe parthénopéenne rééditera trois ans plus tard, avec Maradona toujours, le même exploit, resté depuis lors sans suite.

Et en Argentine même, trois jours de deuil national ont, sur décision du président argentin, Alberto Fernández, été décrétés. «Tu nous a emmenés sur le toit du monde. Tu nous as rendus immensément heureux. Tu as été le plus grand de tous. Merci d’avoir existé, Diego. Tu vas nous manquer pendant toute notre vie,» a écrit M. Fernández sur le réseau social «Twitter».

Au pays du tango, Maradona était, en fait, loin d’être considéré comme un simple footballeur, mais carrément un dieu (ou D10S, comme on aime à l’écrire, en mettant en exergue le numéro 10 qu’il avait l’habitude de porter pendant sa carrière). Un Église maradonienne a d’ailleurs, depuis la fin des années 1990, pignon sur rue, et compte selon les dernières estimations de ses fondateurs quelque 200.000 fidèles.

C’est que Maradona, pour ses compatriotes, c’est d’abord l’homme qui a permis de restaurer l’orgueil national à ce fameux “mundial” de 1986, quatre ans environ après la défaite face au Royaume-Uni dans la guerre des Malouines. En guise de revanche, il permettra à son pays de se qualifier, en quart-de-finale, face justement à l’ennemi anglais, en y allant de deux buts que les fans du monde entier continuent encore à ce jour de revisionner et qui, sans nul doute, constituent les moments les plus forts de sa légende dorée.


Maradona dutemps où il étaitentraîneur dela sélectiond’Argentine.Ici avec une autrelégende, LionelMessi.

Restaurer l’orgueil national
En même temps, ils renseignent beaucoup sur le personnage de Maradona et la personne qu’il a, toute sa vie durant, été. D’abord, à la cinquante-et-unième minute de jeu, il trompe la vigilance de l’arbitre tunisien Ali Bennaceur en inscrivant, du bout des doigts, le premier but de la partie. Interrogé, dès après, sur son coup d’éclat, il parle de “main de Dieu”, ce qui continuera depuis lors de désigner cette réalisation dont la malice semble, a posteriori, être venue tout droit des “potreros”, ces terrains vagues typiques des banlieues argentines et où Maradona héritera très tôt du surnom de “pibe de oro”, ou gamin en or, et ce avant même d’avoir effectué ses débuts professionnels.

En Argentine et plus généralement dans la région du Río de la Plata, qui comprend également l’Uruguay, ce sens de la malice s’appelle communément la “vivenza”, que l’on pourrait traduire par débrouillardise et qui est caractéristique des milieux pauvres dont le défunt était issu -il a plus précisément grandi à Villa Fiorito, un des bidonvilles les plus malfamés de Buenos Aires. Mais il n’y a pas que la “vivenza” dont Maradona avait ce jour-là, face aux “Three Lions” (surnom de l’équipe d’Angleterre), fait étalage ce 22 juin 1986 devant les quelque 115.000 spectateurs du stade Azteca de Mexico. Trois minutes après la “main de Dieu”, il reçoit, non loin du centre, le ballon du milieu Héctor Enrique. En première intention, il veut passer à son coéquipier d’attaque Jorge Valdano, mais il se rend compte que c’est difficile car la partie du terrain où il se trouve est bondée.

“Main de Dieu”
Presque forcé, il se met alors à dribbler ses adversaires anglais, et après avoir dépassé quatre d’entre eux dont à deux reprises le défenseur central Terry Butcher, il se retrouve face à Peter Shilton, sorti pour lui fermer ses cages. Il peut tirer et peut-être battre ce dernier, mais à ce moment il se rappelle un exploit similaire qu’il avait réalisé un peu plus de six ans plus tôt dans la mythique enceinte de Wembley, à Londres: il avait alors, presque de la même façon, réussi à se présenter face aux buts, mais à cause du pressing du gardien Ray Clemence il se rate et met la balle à côté. Dans la foulée, son frère Hugo le réprimande car, selon lui, il aurait également dû se défaire de Clemence, et comme l’histoire ne se répète jamais vraiment deux fois, Shilton en fera les frais au Mexique.

Maradona n’a plus qu’à pousser le ballon dans les filets, et ainsi propulser l’Argentine vers le sacre mondial, qui sera assuré une semaine plus tard dans la même arène face à l’Allemagne de l’Ouest grâce à un but à six minutes de la fin de Jorge Burruchaga (El Diego en est le passeur décisif). “Le génie du football réside dans la capacité d’analyser et de résoudre des problèmes de manière créative sous pression à une vitesse inimaginable,” dira plus tard Valdano.

Exceptionnel comme athlète, Maradona aura, toutefois, vu son parcours entaché par ses affaires de drogue et notamment de cocaïne, qui lui vaudra même quinze mois de suspension par la Fédération internationale de football association (FIFA) à partir d’avril 1991 et le privera notamment près de trois ans durant des joies de la sélection. Le 20 avril 1994, il est capitaine de l’équipe d’Argentine face au… Maroc, dans un match qui se dispute dans la ville de Salto et qui doit servir de préparation à la Coupe du monde censée se disputer l’été suivant aux États- Unis -il bat même le gardien du Kawkab de Marrakech, Zakaria Alaoui, sur penalty.


Maradonaà Laâyouneportantle maillot dela sélectionmarocaine,en novembre2016.

Fans marocains
Au pays de l’oncle Sam, il doit cependant se contenter de deux rencontres seulement, car dans la foulée d’une confrontation avec le Nigeria il est contrôlé positif à l’éphédrine. Toute sa vie depuis lors, Maradona niera s’être dopé et accusera la FIFA de lui avoir “scié les jambes”, mais le fait est qu’en tout cas l’Argentin s’est souvent trouvé en proie à l’excès. Au moment de son hospitalisation en 2004, il pèse plus de 130 kilos et doit se faire poser un anneau gastrique pour perdre du poids.

Il se rend, aussi, souvent à Cuba, pour soigner son addiction à la cocaïne, et devient au passage ami personnel du Lider Maximo Fidel Castro. Même s’il a été un produit du football-capitalisme, Maradona avait ainsi le coeur qui balançait clairement à gauche, et il arborait d’ailleurs au-dessus de son bras droit un tatouage du révolutionnaire Che Guevara, également originaire d’Argentine. Son cercle proche comptait également l’ancien président vénézuélien, Hugo Chávez, héraut de l’anti-impérialisme en Amérique latine.

Pour autant, il ne rechignait pas à facturer cher, suite à sa retraite, ses apparitions publiques, plusieurs dizaines de milliers de dollars parfois. Mais il fera, ceci dit, bien des fois exception, notamment lors des deux matchs qu’il a disputés à Laâyoune, au Sahara marocain, en novembre 2015 et novembre 2016 respectivement, à l’occasion de la commémoration de la récupération de la région. Sur internet, on peut encore retrouver une vidéo de lui en train de danser au rythme d’Ahwach, dans une scène qu’aujourd’hui ses fans marocains doivent voir avec beaucoup de nostalgie.

“Triste comme l’artiste fier mondiste/L’anarchiste résiste/ Écrit l’histoire et quitte la piste dans le noir”, chantait en 2007, dans son album Trabando, le groupe de rock Hoba Hoba Spirit dans un morceau dédié justement à Maradona: on n’aurait sans doute pas pu dire mieux.