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Décès de Aïcha Ech-Channa, 81 ans : Adieu, l’ange gardien

Avec le décès de Aïcha Ech-Channa, le Maroc perd une militante hors pair. Une immense dame qui a consacré plus d’un demi-siècle de sa vie à la lutte pour les droits des femmes, notamment les mères célibataires et leurs petits. Retour sur le fabuleux parcours d’une activiste qui a forcé le respect du monde entier.

“Icône féministe”, “Grande dame”, “Mère Theresa du Maroc”. Dans les médias et sur toutes les langues, aussi bien au Maroc qu’à l’étranger, les qualificatifs varient, mais les sentiments de tristesse et de reconnaissance sont les mêmes dans l’esprit de tous: Aïcha Ech-Channa, figure emblématique de la lutte pour les droits des femmes, nous a quittés, le dimanche 25 septembre 2022 à l’âge de 81 ans, dont presque un demi- siècle consacré à l’activisme en faveur des damnées de la société.

Le déclic qui change tout
Alliant un immense coeur, une volonté de fer et un courage spectaculaire, la défunte a été la première à se soulever ouvertement face aux tabous de la société marocaine comme l’inceste, le viol, la prostitution ou encore l’avortement, afin de défendre les mères célibataires qui se trouvaient jusqu’alors entre le marteau de leur situation miséreuse et l’enclume du silence forcé.

Née le 14 août 1941 à Casablanca, Aïcha Ech-Channa, orpheline de père à un très jeune âge, part vivre à Marrakech quelques années avant de revenir à sa ville natale en 1953. Elle entame des études en infirmerie puis, à 17 ans, elle fait ses premiers pas dans le monde professionnel en tant qu’animatrice d’éducation sanitaire et sociale. La jeune Aïcha ne sait pas encore que ce choix allait façonner sa vie et son existence pour l’éternité. Un jour de 1981, elle entend les cris d’un bébé enlevé du sein de sa mère célibataire à qui l’assistante sociale présentait un acte d’abandon à signer. “Ils résonnent encore dans ma tête. Depuis ce jour-là, je me suis juré de faire quelque chose”, témoignait-elle au journal français Le Parisien en 2006.

Aïcha Ech-Channa décide d’organiser son action en 1985 en fondant l’association Solidarité féminine, un espace d’accueil pour les mères célibataires qui sont abusées, manipulées, exploitées avant d’être rejetées par leur entourage au nom des “moeurs” et des traditions” et abandonnées. Mais grâce à Solidarité féminine, ces femmes ont accès à des cours d’alphabétisation, des formations professionnelles, mais aussi des emplois au sein de la structure elle-même, qui compte entre autres un hammam, un restaurant solidaire et un salon de coiffure.

Ouvrir le débat
Une initiative de grande valeur qui ouvre une brèche, dans un Maroc où des milliers d’enfants naissent hors mariage chaque année -50.000 en 2019 selon des chiffres officieux–, et où l’avortement et les relations extraconjugales sont toujours punis par la loi. “Vous maîtrisez un art âpre et difficile et qui ne vous rend ni riche ni adulée, celui du parler vrai. Un art qui fut une tradition au Maroc, celle des soufis et des saints qui illuminent notre histoire. Un art qui ne rapporte plus rien à notre jeune bourse de valeurs”, écrivait feue Fatima Mernissi, autre immense figure féministe marocaine, en présentation de Miseria, recueil d’histoires tragiques de mères et d’enfants vivant en marge de la société, publié par Ech-Channa en 1996. Au Maroc, le sujet dérange à plusieurs niveaux, mais Aïcha Ech-Channa s’arme de son franc-parler et de son langage populaire pour sensibiliser les gens à la situation des mères célibataires, et pour faire face à ses détracteurs au sein de certains milieux conservateurs, qui l’accusent d’encourager la “débauche” et la “dépravation” en venant en aide à ces femmes, au point même de lui envoyer des lettres d’insultes.

Mais pour Ech-Channa, fouiller dans les raisons et les circonstances derrière le drame d’une mère célibataire et de son enfant n’est pas une priorité. Le premier réflexe naturel de tout individu devrait consister à leur venir en aide, loin de tout jugement moral.

Héroïne universelle
Cette approche de la question des mères célibataires devient de plus en plus acceptée dans le débat public et au sein de la société, notamment grâce au dévouement de feu Ech-Channa. Après de longues années, l’icône de la lutte pour les droits des femmes voit ses efforts récompensés et reconnus à leur juste valeur même au sommet de l’État. En 2000, elle reçoit la médaille d’honneur du roi Mohammed VI, qui va la recevoir au palais à plusieurs reprises par la suite et lui assurer un soutien financier. “C’est vrai, on peut dire que j’ai une histoire d’amour avec lui”, déclarait-elle au Parisien, avec son habituel humour spontané.

Outre la reconnaissance royale, Aïcha Ech-Channa a remporté plusieurs récompenses aussi bien au Maroc qu’à l’étranger. En 1995, elle reçoit le prix des Droits de l’homme de la République française avant d’être décorée de l’insigne de Chevalier de la Légion d’honneur en 2013. La prix Grand Atlas (1998), le prix Opus (2009), ou encore le prix de la Banque mondiale (2015) font également partie des multiples consécrations glanées par feue Aïcha Ech-Channa en plus de 50 ans d’action. Un demi-siècle au bout duquel cette grande dame a réussi ce qui semblait être impossible: faire l’unanimité, ou presque, tout en militant pour une cause qui reste encore relativement sensible sur le plan social et religieux. Car même au sein des islamistes, les positions ont changé, en témoigne le court mais vibrant hommage rendu à la défunte par le chef du Parti de la justice et du développement (PJD), Abdelilah Benkirane, lors d’un événement public.

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