Décès de Abdelwahed Radi, 88 ans : L'homme qui vécut le Maroc


Décédé à Paris, l’ancien premier secrétaire de l’USFP aura sans doute marqué de son empreinte l’histoire moderne du Royaume. Comme celle-ci en aura fait acteur de premier plan.

Pavé de 839 pages, l’autobiographie d’Abdelwahed Radi, “Le Maroc que j’ai vécu”, avait comporté vingt-deux chapitres. A l’époque où il en faisait la promotion, à sa sortie en 2017, le concerné se plaisait à dire que cela aurait pu faire autant de livres. Et il était sans doute loin de forcer le trait. Mort ce dimanche 26 mars 2023 dans une clinique parisienne, M. Radi a eu une vie riche. Homme politique comme le Maroc n’en fait plus, il a été un acteur de premier plan de l’histoire moderne du pays. Le parterre des personnalités présentes à son enterrement au cimetière des Chouhadas à Rabat, deux jours après son décès, suffit à illustrer la stature qui est la sienne. A leur tête, le prince héritier Moulay El Hassan luimême ainsi que le prince Moulay Rachid.

Mais aussi le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, ou encore le président de la chambre des représentants, Rachid Talbi Alami. Sans compter ses compagnons de lutte à l’Union socialiste des forces populaires (USFP), parti dont il avait été, de novembre 2008 à décembre 2012, le premier secrétaire, après avoir figuré, au milieu des années 1970, au rang de ses fondateurs.

Un moment douloureux
Dans son ensemble, toute la classe politique nationale était représentée, et ce jusqu’aux islamistes en la personne notamment du secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD) et ancien chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane. Ayant adressé, dans un message, “[s] es vives condoléances et [s]es meilleurs sentiments de compassion” à sa famille, le roi Mohammed VI a mis en exergue le “parcours” de M. Radi ainsi que “la sincérité et l’abnégation au service de son pays et pour la défense des constantes de la nation et de ses causes sacrées”.

Il a, en outre, salué “les qualités de grands hommes d’État que possédait le défunt”. Pour sa part, l’actuel premier secrétaire de l’USFP, Driss Lachguar, également présent au cimetière des Chouhadas, a abondé dans le même sens. Il a aussi déclaré que M. Radi “est resté fidèle au parti, et [que] le parti lui restera fidèle”. “Un moment douloureux que de perdre notre frère le professeur Abdelwahed Radi dont nous avons pris l’habitude de sa présence éclatante parmi nous,” a-t-il confié.

A Sidi Slimane, M. Radi laisse également un grand vide. Il faut dire que le 17 mai 2023, cela allait faire soixante ans qu’il représentait la ville à la chambre des représentants. Sur onze élections auxquelles il a pris part -en fait, toutes celles qu’a connues le Maroc indépendant-, il a toujours réussi à être élu. Exploit inégalé, qui en faisait, de fait, le plus ancien parlementaire marocain en fonction.


Important prestige
De mars 1997 à octobre 2007 puis d’avril 2010 à décembre 2011, il sera également président de la première chambre. Seul le fait de s’être vu confier, d’octobre 2007 à janvier 2010, le ministère de la Justice l’aura, entretemps, amené à renoncer au perchoir. Ce mandat gouvernemental, à la tête d’un département de souveraineté, avait par ailleurs été son deuxième après celui de ministre chargé de la Coopération dans le gouvernement Mohamed Karim Lamrani III (novembre 1983-avril 1985). En général, un homme politique qui se prévaut de tels états de service a, à la base, les dents qui rayent le parquet. Naturellement, M. Radi n’aura sans doute pas manqué d’ambition.


Mais à l’entendre relater son parcours, on en arrivait souvent à l’impression qu’il n’avait jamais vraiment planifié quoi que ce soit, et que les circonstances, que l’on pourrait aussi appeler le hasard, ont beaucoup joué. Né le 4 janvier 1935 à Salé d’un père issu de la confédération tribale des Beni Hssen -dont Sidi Slimane est justement considérée comme étant la capitale officieuse-, il a, certes, dès le lycée, intégré les organisations de jeunesse scolaire du Parti de l’Istiqlal (PI). Comme beaucoup de jeunes Marocains de son âge, il est pris par la fièvre nationaliste au moment où la résidence générale française décide d’exiler le sultan Sidi Mohammed ben Youssef, futur roi Mohammed V, à Madagascar et de mettre à sa place un monarque fantoche, en l’occurrence Mohammed ben Arafa.

Ligne directrice
Mais c’est une rencontre qu’il fait alors qui va vraiment permettre de le mettre en orbite. En effet, M. Radi est repéré par un professeur de mathématiques trentenaire qui, lui, aussi s’active au PI et fait d’ores et déjà partie des figures de proue du parti de “SsI” Allal El Fassi. Son nom? Mehdi Ben Barka. Ce dernier prend ainsi sous son aile M. Radi, qu’il encourage notamment à fonder en août 1956 avec un certain Omar Benjelloun, futur martyr de la gauche marocaine, l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM). Il l’emmènera également avec lui dans la toute nouvelle Union nationale des forces populaires (UNFP), qui constitue une scission, en septembre 1959, de l’aile progressiste du PI.

En mai 1962, il pousse pour l’intégrer au conseil national de la formation, avant d’être derrière l’idée de sa candidature, un an plus tard, à Sidi Slimane: M. Ben Barka lui donne même les 1000 francs qui servent de garantie, comme l’exigeaient alors les lois électorales.

Pour quelle raison? Il semble que son raisonnement ait bien évidemment été d’une part lié à l’ancrage local de M. Radi, dont la famille forme depuis plusieurs générations une sorte de noblesse de robe jouissant d’un important prestige (son grand-père paternel, Abdellah ben Radi, avait notamment été caïd des Beni Hssen sous le sultan Hassan Ier). Mais perspicace comme on disait qu’il était, M. Ben Barka avait sans doute aussi remarqué la clairvoyance politique de son protégé, qu’avait certainement permis d’affuter ses études en sociologie à la Sorbonne et ses années d’enseignement, plus tard, de psychologie sociale à l’Université Mohammed-V de Rabat.

Et, au-delà des alliances tribales indéniables, cela a, de façon évidente, également beaucoup joué dans le fait qu’il ait autant duré, et qu’au plus fort des années de plomb il ait, contrairement, à beaucoup d’Ittihadis, dont le défunt premier ministre Abderrahmane Youssoufi, réussit à réchapper; en dehors de son passage à Derb Moulay Chérif dans le contexte du “complot de juillet” (en gros, l’UNFP avait été accusée d’avoir voulu perpétrer un coup d’État en juillet 1963 et ses dirigeants furent arrêtés au siège du parti à Casablanca et pour beaucoup torturés).

Cela ramène d’ailleurs au fond de la controverse au sujet de sa personne. En résumé, d’aucuns ont eu coutume de lui reprocher un caractère prétendument plat. Et il est vrai que M. Radi ne figurait pas le leader gauchiste traditionnel, haut en verbe et en couleur.


Le Roi Hassan II et Abdelwahed Radi sur le bateau "Le Marrakech".


Epouser les contours
Certains voient même en lui l’incarnation de la politique de concessions dans laquelle s’est engagée l’USFP avec l’alternance et qui, selon eux, vaut à cette dernière de ne plus constituer qu’un parti d’appoint, au mieux. Mais parmi ses soutiens, on loue plutôt sa capacité à savoir épouser les contours. Si justement l’USFP a pu parvenir à la tête de l’Exécutif, c’est en s’alliant à la monarchie, pas en suivant “l’option révolutionnaire” portée notamment par Fqih Basri. En cela, M. Radi aurait été le plus fidèle à ligne directrice d’Abderrahim Bouabid, la figure tutélaire du parti et qui, pour lui, compte au titre des deux personnalités politiques qu’il a le plus admirées avec M. Ben Barka (au poète Hassan Najmi, qui a transcrit pour lui “Le Maroc que j’ai vécu”, il avait reconnu qu’il ne s’était jamais vraiment remis de son décès advenu en janvier 1992, tellement ils furent liés).

Au moment de le nommer, en août 1984, secrétaire général de l’Union arabo-africaine (UAA) actée avec Kadhafi, Hassan II dira, en tout cas, ceci à M. Radi: “Je t’ai choisi parce que tu es souple mais intransigeant sur les principes.” Au passage, on signalera que M. Radi avait connu le défunt roi dès sa prime jeunesse, lors de la construction de la route de l’unité en 1957. Et que les deux hommes sont, même dans les moments d’opposition entre le Palais et l’USFP, restés très proches. Au final, M. Radi en aura peut-être fait peu en se contentant d’un seul et unique ouvrage pour ressasser son histoire. Mais il l’aura, en tout état de cause, vécue pleinement. Comme le Maroc.

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