LE NEW DEAL MAROCAIN, QUEL FINANCEMENT ?

La dette publique comme levier de croissance

La pandémie qui frappe le monde actuellement et l’arrêt brutal de l’économie qu’elle a provoqué, conduisent les États, jusque-là soucieux de préserver les équilibres macroéconomiques et de contenir le déficit budgétaire, à réviser à la hausse leur degré d’intervention dans la sphère économique et sociale. Le virus est en train d’être vaincu, et la bataille contre la pandémie va céder la place à la bataille contre la récession économique et les déséquilibres sociaux. Le redémarrage de la machine économique et la relance de l’activité qui devra lui succéder ne peuvent, cette fois, être laissés au bon vouloir des mécanismes spontanés du marché. Comme au lendemain de la grande dépression de 1929 et suite à la Seconde Guerre mondiale, l’Etat se révèle de nouveau comme le principal sauveur, celui qui tient les rênes pour piloter la rude remontée de la pente.

Au Maroc, à l’exception de quelques libéraux fanatiques, le recours à l’Etat Providence au sens large est admis et même plébiscité par les observateurs/opérateurs politiques et économiques. La tâche est énorme vu la paralysie de nombreux secteurs et le risque d’explosion du chômage. La particularité de cette crise est qu’elle nécessite d’agir à la fois sur l’offre et sur la demande. Pour la reprise de l’offre, il est urgent de soutenir les entreprises les plus impactées, notamment les PME (cellules de base de l’économie marocaine): subventions d’équipement et d’exploitation, allègement des prélèvements obligatoires, prescription fiscales pour les entreprises vulnérables, réduction du coût de l’argent par des bonifications d’intérêt accompagnée d’un important rééchelonnement des crédits, diversification des sources de financement, création d’activité pour les entreprises à travers des projets de travaux publics, priorisation des entreprises nationales pour les commandes publiques, renforcement des fonds propres par des prises de participations, ... Quant à la demande, pour sa composante «consommation », l’épaulement des ménages est déterminant: aide aux ménages nécessiteux, exonération fiscale au profit des bas revenus, baisse de la TVA, indemnisation du chômage, développement et généralisation du système de protection sociale, hausse du volume et de la qualité des services publics. La réduction des inégalités de revenus est primordiale lorsqu’on veut promouvoir l’activité par le gonflement de la consommation des ménages. Ce sont les ménages et les individus à revenus faibles qui ont une forte propension marginale à consommer.

Ces mesures doivent être accompagnées par un vaste programme d’investissements dans les infrastructures. Il est évident qu’on a réalisé une avancée considérable dans ce domaine, mais on est loin d’une saturation des possibilités d’investissement public. Ce dernier a l’avantage de doter le pays en équipements de base, de contribuer à la baisse du chômage et de générer des effets multiplicateurs. On a ici quelques aspects de ce qu’on peut appeler le new deal marocain, faisant allusion, toutes proportions gardées, à la politique de redressement de l’économie américaine diligentée par le président Franklin Roosevelt au début des années 1930. Ces efforts requièrent des moyens de financement colossaux, des dizaines de milliards de dirhams. Le Fonds spécial de soutien covid-19 n’est pas inépuisable. Le recours à d’autres sources de capitaux est indispensable.

À ce niveau, les spéculations vont bon train: augmentation des impôts, emprunt public à l’international, appel public à l’épargne interne, recours à la planche à billets, ... Précisons que cette analyse ne concerne pas la panoplie des possibilités de financement qu’on peut mettre à la disposition des agents économiques. Elle se limite au financement de l’Etat en tant qu’administration centrale. Peut-on relancer la machine économique en augmentant les impôts? Doit-on financer les dépenses publiques additionnelles par l’accroissement des recettes fiscales? Toute personne dotée d’un minimum de bon sens répondrait non. En effet la relance économique exige le maintien des revenus des consommateurs et des marges bénéficiaires des entreprises à un niveau qui assure la montée de l’offre et de la demande, condition fondamentale pour la reprise.

Il est cependant possible de pratiquer une fiscalité différenciée. Certaines activités n’ont pas souffert de la crise sanitaire, d’autres en ont même bénéficié puisqu’elles n’ont pas été affectées par le confinement: les opérateurs de téléphonie mobile, la grande distribution, les géants du web (Google, Facebook, ...), les laboratoires pharmaceutiques. L’Etat doit les mettre à contribution en les soumettant à des prélèvements plus soutenus.

Quant aux autres entreprises, les allègements fiscaux et les subventions devront être conditionnés par l’obligation de s’approvisionner en biens intermédiaires (et éventuellement en équipements) auprès de fournisseurs locaux.Dans ce contexte de crise, il est normal de prendre notre destin en main, de nous retrancher provisoirement derrière nos frontières, au moins pour les domaines où la substitution locale existe. La plupart des pays, et pas des moindres, sont en train de céder à la tentation protectionniste, appellent à la préférence nationale ou communautaire, incitent leurs entreprises à la relocalisation. Il est légitime de mette en stand-by nos accords de libre-échange pour protéger nos entreprises et nos emplois, de revoir notre positionnement stratégique en renforçant nos relations Sud-Sud, où il est possible que la coopération et la complémentarité supplantent la dépendance et l’exploitation.

Le recours à l’endettement public est incontournable. Le déficit budgétaire se creuse et se creusera encore plus à court et moyen termes sous l’effet de la baisse des recettes fiscales en raison du tassement de l’activité et de l’envol des dépenses publiques (mesures ci-dessus de soutien et de relance). La dette publique est décriée par les partisans de l’orthodoxie budgétaire. Ils considèrent que c’est un fardeau pour les générations futures. Ils ajoutent, en se basant sur «l’équivalence ricardienne», que la dette publique d’aujourd’hui se traduira demain par un accroissement des impôts et que, dans ces conditions, les agents économiques, anticipant cette hausse, auront tendance à épargner au lieu de consommer. Cet effet existe (études du Trésor français et de l’OCDE) mais reste limité.

Il faut distinguer la dette et l’ampleur de la dette. Tant qu’elle est maintenue à un niveau soutenable (jusqu’à 60% du PIB, d’après le FMI), la dette publique constitue un levier de croissance. La rentabilité économique et sociale des investissements publics qu’elle permet de financer contribue à l’amélioration du bien-être de la population et de l’environnement des affaires (écoles, hôpitaux, équipements sportifs, infrastructures, ...). Il est opportun d’augmenter la part de l’endettement public extérieur en cette période de taux d’intérêt bas et parfois négatifs. La note de la dette souveraine du Maroc est relativement satisfaisante (qualité moyenne inférieure), Un atout pour lever des fonds à long terme. La quasi stabilité du dirham par rapport aux devises fortes, dans lesquelles la dette est généralement libellée, plaide aussi en faveur de cette voie. Le risque de voir la contre-valeur en dirham de la dette publique extérieure se renchérir est donc faible. C’est aussi un avantage dans la mesure où cela écarte la pression sur les taux d’intérêt qu’engendrerait un emprunt interne par appel public à l’épargne. Une hausse des taux d’intérêt serait très pénalisante pour la demande de crédits et pour les institutionnels (dont les caisses de retraite) qui avaient acquis des obligations publiques à un taux d’intérêt bas. Dans un contexte où on espère que l’investissement et la consommation jouent pleinement leur rôle de moteurs de l’activité économique, il ne faut pas désavantager le secteur privé. On doit faire en sorte que l’élargissement de l’action de l’Etat ne confisque pas l’épargne disponible (éviter l’effet d’éviction).

Le financement monétaire (création de monnaie) n’est pas à proscrire. La tendance privilégiée ces dernières années est de bannir les concours directs de la banque centrale à l’Etat (planche à billets). Elle peut cependant lui procurer une aide indirecte en rachetant les effets publics que lui présentent les banques (opérations de refinancement). Certains économistes estiment qu’une fois la dette publique rachetée par la banque centrale, son remboursement peut être indéfiniment reporté, ce qui équivaut à son annulation: «si les banques centrales ne réduisent jamais la taille de leurs bilans, la dette publique qu’elles détiennent est de fait annulée», estime Patrick Artus, directeur de la recherche de Natixis.

Dans ces conditions, l’acquisition d’obligations souveraines sur le marché primaire de la dette par les banques constitue un moyen de financement peu coûteux et peu contraignant pour l’Etat. Cela requiert la mise en place d’une politique monétaire expansionniste (coût de refinancement faible ou nul) pour inciter les banques à aller dans cette voie. La création monétaire qui en résultera n’est pas inflationniste dans la mesure où l’offre est élastique. Les capacités productives inutilisées permettront à la production de répondre rapidement à la hausse de la demande générée par la création monétaire et par l’action de l’Etat. Il s’agit là d’un arbitrage entre les formes classiques de financement du déficit public.

Il est possible de mobiliser des fonds supplémentaires, notamment par la réduction du train de vie de l’Etat et par la privatisation totale ou partielle des entreprise et établissements publics qui coûtent au budget plus qu’ils ne lui rapportent. Le renforcement du rôle de l’Etat est primordial pour surmonter les difficultés économiques et sociales issues de la crise sanitaire. L’histoire récente nous révèle que même dans les pays champions du libéralisme, le recours à l’Etat s’avère incontournable pour sortir de la récession: Suède et Japon dans les années 1990, l’Union européenne actuellement et en 2009/10, les USA en 2009, ... Les libéraux s’opposent farouchement à la hausse des dépenses publiques et du déficit budgétaire.

Mais à situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Les temps difficiles qui se profilent à l’horizon exigent de passer outre les clivages politiques et les croyances idéologiques pour faire prévaloir le pragmatisme et le bon sens.

PAR DRISS AFILAL (Professeur à la faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de casablanca)


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