Crises avec l'Espagne et l'Allemagne: Le Maroc contre attaque

Un tant soit peu timorée il y a une décennie à peine, la stratégie diplomatique marocaine a connu un changement de cap majeur qui fait aujourd’hui du Royaume un acteur international sûr de ses atouts.

Lorsqu’en 2013 les États-Unis avaient cherché à élargir le mandat de la Minurso, la mission de paix de l’Organisation des Nations unies (ONU) dans la région du Sahara, à la surveillance des droits humains, Nasser Bourita n’était pas encore ministre des Affaires étrangères mais était déjà haut fonctionnaire du département situé avenue Roosevelt, à Rabat, en étant alors le secrétaire général. Il n’est, dans toutes les interventions publiques qu’il a faites depuis lors, jamais directement revenu sur cet épisode, mais il va sans dire qu’à l’instar de nombreux membres du corps diplomatique marocain il en a été durablement marqué, puisque pour reprendre ce responsable qui se trouvait à l’époque sur les devants de la scène, “l’ensemble de la diplomatie nationale avait été prise de court”. “Nous avions certes vu deux ans plus tôt [le président américain Barack] Obama lâcher [le président tunisien Zine El Abidine] Ben Ali et [le président égyptien Hosni] Moubarak alors même qu’il s’agissait là de deux alliés majeurs de Washington dans la région, mais nous ne nous attendions pas à ce que notre tour arrive un jour,” confie notre interlocuteur. “Nous avions en fait été mis en confiance par le fait que Hillary Clinton, qui est une amie du Maroc, dirigeait le département d’État, mais nous n’avions pas vu venir les changements qui allaient se produire à partir de son remplacement (en janvier 2013, ndlr) par John Kerry ”.

Limiter les dégâts
La situation a bien sûr, depuis, changé, avec justement le fait que les États-Unis aient fini par reconnaître, le 10 décembre 2020, la souveraineté du Maroc sur son Sahara, mais il faut sans doute revenir aussi loin que cette affaire pour comprendre les raisons profondes des crises désormais ouvertes avec l’Espagne et l’Allemagne. Ainsi que du langage plus direct que tient la diplomatie marocaine envers ces deux pays, qui ne sont tout de même pas n’importe qui.

En direction en particulier de l’Espagne, qui accueille depuis le 21 avril 2021 dans l’hôpital San Pedro de la ville de Logroño, capitale de la communauté autonome de La Rioja, le secrétaire général du mouvement séparatiste sahraoui du Front Polisario, Brahim Ghali, le ministère des Affaires étrangères est même allé jusqu’à publier ce samedi 8 mai 2021 un communiqué de “précisions” taxant son “acte” de “prémédité”, de “choix volontaire et [de] décision souveraine (...) dont le Maroc prend pleinement acte” et dont “il (...) tirera toutes les conséquences”, sur un ton dont le moins que l’on puisse dire est qu’il est volontairement menaçant et qu’il laisse entendre que le Royaume a plus d’un tour dans son sac pour pouvoir au temps opportun y recourir -loin donc des simples protestations dont on avait dans le passé coutume et qui demeuraient la plupart du temps sans lendemain.

C’est qu’aujourd’hui et plus que jamais Rabat a conscience de ses “atouts”, et qu’elle n’hésite donc plus à le faire publiquement savoir. “Ces atouts, ils ont depuis toujours existé, c’est juste qu’on ne les mettait pas vraiment à contribution,” décortique une source. Mais de quels atouts s’agit-il exactement? En premier lieu arrive sans doute la stabilité, et ce dans une région qui, surtout les révoltes arabes des années 2010-2011, est loin de s’en prévaloir; mieux, si on parvient un tant soit peu aujourd’hui à limiter par exemple les dégâts dans le corridor saharo- sahélien, c’est avec notamment la participation active du Maroc.

Ce qui a été principalement manifeste en Libye, où le Royaume joue depuis plusieurs années un rôle de facilitateur entre les belligérants et a vu son territoire accueillir la signature le 17 décembre 2015 à Skhirat des accords de paix entre eux. N’en déplaise à l’Allemagne, qui l’avait exclu en janvier 2020 de sa conférence sur le pays -chose qu’a d’ailleurs critiquée le 6 mai 2021 le ministère des Affaires étrangères dans le communiqué annonçant le rappel de l’ambassadrice Zohour Alaoui.

Un rôle de facilitateur
“Au Mali et dans tout le Sahel, où l’armée française est confrontée à des groupes jihadistes surgissant de nulle part, les informations reçues de la part des services de renseignement marocains permettent de déjouer des attentats, d’anticiper des attaques ou de capturer des chefs terroristes. Imaginez les dégâts que nos forces ou les autochtones des pays du Sahel auraient essuyés n’eut été la contribution du Maroc,” se félicitait par ailleurs il y a quelques semaines encore sur les colonnes de Maroc Hebdo le sénateur français Christian Cambon (lire n°1389, du 9 au 15 avril 2021).

Ce qui renvoie, justement, à un autre atout désormais établi du Maroc, à savoir le travail d’intelligence, dans la mesure où, le Conseil des droits de l’Homme (CDH) de l’ONU le soulignait notamment début juillet 2015, le Royaume dispose du renseignement le plus puissant du monde arabe, avec des ramifications partout dans le monde: on l’a vu par exemple cette année 2021 aider les Forces armées des États-Unis à mettre la main sur un de ses éléments qui se trouvait en contact avec l’organisation de Daech au Moyen-Orient, ou plus récemment la France pour prévenir une attaque qu’une citoyenne d’origine marocaine était sur le point de perpétrer dans une église du pays.

Renseignements salvateurs
Laquelle France avait pour rappel, soit dit en passant, fait les frais de la convocation dont sa justice s’était rendue coupable en février 2014 à l’endroit du directeur général de la Direction générale de la Surveillance du territoire national (DGST), Abdellatif Hammouchi, au prétexte que celui-ci aurait torturé l’ancien boxeur Zakaria Moumni -ce dernier avait finalement vu classée sans suite, en avril 2016, sa plainte après qu’il n’a pu présenter de preuves à ses allégations.

En effet, suite à cette convocation que le ministère des Affaires étrangères avait alors qualifiée de “cavalière”, l’échange d’informations entre les autorités marocaines et celles de l’Hexagone sera stoppé net, et à l’époque plusieurs personnalités hexagonales telles l’ancien ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, l’ancien président Nicolas Sarkozy et l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin avaient par exemple vu un lien de cause à effet dans la foulée des attaques terroristes ayant ciblé en janvier 2015 le siège du journal satirique Charlie Hebdo à Paris, en ce que la DGST aurait pu aider à y parer.

Ce que les faits ne démentiront d’ailleurs pas quelques mois plus tard lorsque adviendront, toujours dans la capitale française, les événements du 13 novembre 2015, avec au moins 123 victimes innocentes à déplorer et 413 blessés: c’est ainsi grâce au Maroc, et le président François Hollande en remerciera personnellement le roi Mohammed VI en le recevant dans ses bureaux parisiens du palais de l’Élysée, que la France parviendra en moins de deux jours à mettre la main sur le cerveau de ces événements, à savoir Abdelhamid Abaaoud, et ce suite à la transmission de données “précises” comme l’avait révélé le quotidien Le Figaro.

Rétention d’informations
Et il semble que l’Espagne pourrait, à l’avenir, se retrouver face à la même rétention d’informations de la part du Maroc, elle qui à deux reprises, en octobre 2014 puis en septembre 2019, avait respectivement décerné à M. Hammouchi la croix honorifique du mérite policier avec distinction rouge et la grande croix de l’ordre du mérite de la garde civile en raison de l’aide qu’il a en diverses reprises apportée à la voisine ibérique pour lutter contre le terrorisme sur son territoire.

L’allusion était en tout cas suffisamment claire dans l’interview publiée le 1er mai 2021 par l’agence de presse espagnole EFE et où M. Bourita avait indiqué que la coopération entre le Maroc et l’Espagne ne saurait être “à la carte” et recouvrir uniquement les questions de sécurité ou celle de la migration irrégulière -autre dossier sur lequel Rabat a la main mais dont elle s’est depuis toujours refusée, contrairement à une opinion commune notamment au sein de l’extrême droite espagnole, de faire usage car cela va contre ses propres intérêts.

“[L’Espagne] veut-elle sacrifier sa relation bilatérale [pour M. Ghali?,” avait averti M. Bourita dans cette interview. Ce qui nous ramène à ce qui s’était passé en 2013 avec la Minurso, puisque l’année suivante et plus précisément dans son discours de la Marche verte du 6 novembre 2014, le roi Mohammed VI avait eu le propos suivant à l’adresse des “grandes puissances internationales, notamment les États-Unis d’Amérique”: “Alors qu’ils réaffirment que le Maroc est un modèle en matière de progrès démocratique, un pays actif dans l’action menée pour garantir la sécurité et la stabilité dans la région et un partenaire dans la lutte anti-terroriste, ils abordent avec une certaine ambiguïté la cause de l’intégrité territoriale de notre pays.” Soit donc le même grief que celui que l’on retrouve, aujourd’hui, dans les sorties des responsables marocains et notamment celles de M. Bourita en ce qui s’agit des pays de l’Union européenne (UE) qu’il incrimine.

Et quitte à renoncer par exemple au 1,387 milliard d’euros que lui avait octroyé le 2 décembre 2020 l’Allemagne à titre d’aide pour surmonter les répercussions économiques de la pandémie de Covid-19, somme dont il a pourtant bien besoin, le Maroc ne veut plus en fin de compte, désormais, de partenariats qui ne sauraient être de caractère “global: politique, économique, commercial, humain et sécuritaire”, comme l’avait égrené M. Bourita dans EFE.

“Avec en fait [M.] Obama, on avait réalisé qu’il ne nous fallait plus nous contenter de discours qui pouvaient, au premier changement de gouvernement venu, être jetés aux orties, mais de réalisations concrètes sur le terrain à même de perdurer, comme par exemple avec la reconnaissance US de la marocanité du Sahara qui a été actée par décret et dont il sera très difficile de se défaire dans le futur,” nous déclare notre ancien responsable mentionné plus haut.

Le tournant africain
Autre enseignement qu’avait également eu la bisbille avec l’oncle Sam: la nécessité de ne plus seulement compter sur les partenaires traditionnels avec qui “il faut” à chaque fois “déployer de grands efforts pour informer [leurs] responsables du dossier du Sahara marocain, de toutes ses dimensions et de ses véritables dessous”, comme s’en était ennuyé en avril 2016 le roi Mohammed VI à Dariya, ville d’Arabie saoudite qui avait alors accueilli le premier sommet Maroc-Pays du Golfe.

Rabat sera d’autant plus confortée dans son choix lorsque se produira la convocation de M. Hammouchi, et ce en même temps que l’ambassadeur de France à Washington, François Delattre, verra sortir par le biais de l’acteur espagnol Javier Bardem son assimilation du Maroc à une “maîtresse avec laquelle on dort toutes les nuits, dont on n’est pas particulièrement amoureux mais qu’on doit défendre”, puis lorsqu’en mars 2016 le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, parlera du Sahara marocain comme d’une région “sous occupation”, sans que deux semaines durant l’administration Obama ne bronche.

Dès lors les responsables marocains prendront langue avec notamment l’Inde, la Russie et la Chine, où le roi Mohammed VI se rendra même en visite en octobre 2015, mars 2016 et mai 2016 respectivement. Et au niveau de l’Afrique en particulier, le Maroc finira en janvier 2017 par rallier l’Union africaine (UA) après près de 37 ans de boycott des instances institutionnelles africaines, de sorte à mettre définitivement fin à la politique de la chaise vide qui en fait le desservait.

Ce qui nécessitera notamment de se rapprocher de pays reconnaissant la soi-disant “République arabe sahraouie démocratique” (RASD), au nom de laquelle le Polisario revendique la partie du Sahara marocain anciennement colonisée par l’Espagne, à l’instar du Rwanda, de la Tanzanie, de l’Éthiopie et du Nigéria. Ce dernier, qui formait jusqu’au milieu de la décennie 2010 avec l’Algérie et l’Afrique du Sud le trio anti-marocain de l’Afrique, a même fini par virer sa cuti en faveur du Maroc, comme on l’a vu à travers son choix de privilégier le projet de gazoduc Afrique Atlantique avec le Royaume au détriment du Transsaharien, dont les accords afférents avaient été signés en juillet 2009 entre le président algérien Abdelaziz Bouteflika et son homologue nigérian Umaru Yar’Adua.

Mais le plus gros gain de ce tournant africain, entamé en fait avec la tournée royale de mars 2013 au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Gabon, a été le soutien plus formel des pays du continent envers l’intégrité territoriale du Maroc, manifesté essentiellement par l’inauguration d’une quinzaine de consulats depuis décembre 2019 dans les villes sahariennes de Laâyoune et Dakhla.

Diversifier les partenaires
Renforçant, par là même, les nouveaux choix diplomatiques du Maroc, moins timorés en somme -avec aussi, il faut en faire mention, le rétablissement des relations avec Israël, inimaginable il y a encore dix ans.

Des couacs sont bien évidemment à signaler dans “cette politique volontariste de diversification et d’élargissement de notre coopération internationale”, comme l’avait décrite fin août 2013 le roi Mohammed VI dans son message à la première conférence des ambassadeurs: avec l’Iran, il a par exemple fallu rompre en mai 2018 après qu’il se soit avéré que le régime de la République islamique appuyait, par le truchement de l’organisation chiite du Hezbollah, le Polisario, quatre ans après la reprise des relations diplomatiques.

Mais c’est plus largement le succès qui a été au rendez-vous: rappelons que c’est en partie en vertu du partenariat stratégique qui les lie que le Maroc peut obtenir maintenant de la Chine des millions de vaccins anti-Covid- 19. L’Espagne et l’Allemagne sont en tout cas prévenues...