La crise sociale prend une ampleur inédite

HORIZONS SOMBRES POUR LES MAROCAINS

Un chômage qui galope, une pauvreté qui s’amplifie et des phénomènes suicidaires qui atteignent des niveaux record. Voilà désormais le triste quotidien des Marocains qui, sous le poids de la crise sanitaire, semblent perdre tout espoir de reprise économique et sociale.

Rien ne sera plus comme avant pour les familles marocaines. Plongées dans la crise, à cause de la crise du Covid-19, les familles vivent pendant plusieurs mois une situation économique et sociale inédite. Perte de revenus, licenciements en masse, emplois non repris, commerces en manque de clientèle, la situation se complique de plus en plus pour la majorité des Marocains.

Selon une statistique officielle émanant du Haut Commissariat au plan, plus de 1 million de Marocains sont devenus pauvres à cause de cette crise. Côté chômage, les chiffres sont alarmants. Selon le même HCP, les chômeurs ont augmenté de 32% au troisième trimestre de l’année en cours.

Que des indicateurs sociaux qui augurent d’une catastrophe qui ne dit pas son nom. Les entreprises, de leur côté, asphyxiées par la baisse d’activité et l’explosion des dettes, ne sont pas capables d’absorber cette crise ou au moins la minimiser. Du coup, elles ferment l’une après l’autre. Selon le cabinet international Euler Hermes, qui possède une succursale au Maroc, les faillites d’entreprises vont flamber au cours de l’année 2021.

«Plus de 10.000 sociétés se préparent à déposer leurs bilans, faute de marchés et de revenus suffisants», liton dans un rapport réalisé par ce cabinet à la réputation plutôt incontestée. Les banques, qui constatent un gonflement des créances en souffrance et une érosion conséquente de leurs marges bénéficiaires, arrêtent leur robinet pour financer l’économie, qui se meurt à petit feu. Face à l’arrêt des entreprises et à l’incapacité des banques à financer l’économie, les ménages marocains ont encore des jours pénibles à vivre.

Asphyxie financière
La crise sociale s’intensifie au point de provoquer des phénomènes sociaux qui progressent à une ampleur inquiétante. Parmi eux, le suicide qui gagne en intensité chez les plus fragiles. Selon des informations glanées par les associations qui s’intéressent à ce fléau, le nombre de Marocains qui se sont suicidés s’élève à une centaine de personnes environ en quelques mois. Un chiffre effroyable certes, mais qui pourrait être justifié par la dureté des nouvelles conditions de vie. De plus en plus endettées, les familles marocaines sont au bord de l’asphyxie financière.

Loyers qui se cumulent, traites non réglées, factures d’eau et d’électricité aux montants démesurés, le nouveau quotidien des Marocains devient brusquement insupportable. Face à cette situation explosive, l’Etat semble visiblement à bout. Avec des finances publiques en difficultés et des recettes fiscales en chute libre, l’Etat n’a plus d’argent pour supporter le système d’aides sociales directes aux familles appauvries.

Pendant le confinement, les Marocains, ayant perdu temporairement leur emploi, n’ont eu droit qu’à trois mois et demi (moitié du mois de mars, avril, mai et juin) d’aides financières directes de 2.000 dirhams mensuels, versées par la CNSS en puisant dans le fonds spécial dédié au Covid-19.

Or, les souffrances financières de ces Marocains ne se sont pas estompées après la fin de la période de versement des indemnités. Au contraire, elles se sont aggravées avec la crise économique et l’impuissance des entreprises à reprendre leurs activités économiques. Malgré son impact positif sur les familles souffrantes, son efficacité n’a pas été au rendez-vous.

Souvent, le versement effectif des indemnités se faisait en retard. La CNSS, probablement submergée par les demandes des entreprises et leurs déclarations qui ont augmenté avec le temps, était techniquement et logistiquement dépassée pour gérer une telle situation qui est, pour elle, inédite.

Privatisation brutale
Autre gros problème vécu pendant cette crise sanitaire: la hausse vertigineuse, inexpliquée et injustifiée des frais médicaux chez les cabinets de médecine privée et les cliniques. Face à une situation sanitaire qui s’envenime dans le pays, à cause d’une explosion des contaminations, des cas graves et des décès, le système de santé publique ne peut plus prendre en charge les malades comme il le faisait pendant le confinement.

Cette aggravation de la situation a poussé le ministère de la santé à sous-traiter cette prise en charge aux cliniques privées et aux cabinets médicaux privés. Mais cette privatisation brutale de la prise en charge des malades, qui va de la consultation jusqu’à l’hospitalisation en passant par le dépistage, s’est déroulée dans l’anarchie la plus totale.

N’ayant pas mis en place rapidement une nomenclature tarifaire pour les prestations médicales liées au Covid-19, les cliniques privées ont sauté sur l’occasion pour imposer des tarifs exorbitants. Pour une prise en charge d’un malade testé positif au Covid-19, il faut débourser plus de 60.000 dirhams en espèces ou alors déposer un chèque de garantie du même montant. Mais la facture finale peut monter à plus de 140.000 dirhams pour dix jours d’hospitalisation.

Quant au système de remboursement des malades du Covid-19 dans le cadre de l’assurance maladie obligatoire gérée par la CNSS ou par les compagnies d’assurance privées, il n’a été mis en place que tardivement, vers fin octobre 2020. Une situation difficile qu’ont vécue de nombreux patients qui ont eu à débourser des sommes colossales pour leur guérison sans pouvoir être remboursés.

Malgré la mise en place de ce système de remboursement, des zones d’ombre persistent toujours concernant certaines prestations comme les tests de dépistage facturés par les labos privés à plus de 700 dirhams mais qui n’entrent pas encore dans le processus de remboursement.

Le moins que l’on puisse dire est que les Marocains ont vécu un enfer en 2020 mais ils espèrent tout de même rebondir en 2021 si l’Etat prend sérieusement les choses en main. Les Marocains attendent ainsi de l’Etat une réduction de son train de vie, une prise en charge plus globale des milieux défavorisés et une équité fiscale qui garantit une meilleure répartition des richesses entre les riches et les pauvres. Les premiers sont ainsi, plus que jamais, invités à augmenter leurs contributions aux caisses de l’Etat à travers des impositions comme l’impôt sur la fortune tant réclamé par la société marocaine.