Crise de l'enseignement : Rien ne va plus entre Benmoussa et les enseignants

Plus de 500 enseignants sont touchés par la procédure de suspension activée par le ministère de l’éducation nationale contre les grévistes. Outrés, les syndicats dénoncent une mesure irresponsable qui pourrait envenimer les rapports entre le ministère et les enseignants.


Jamais l’enseignement public au Maroc n’avait connu une telle crise. Les Marocains sont, en effet, unanimes à penser que l’école publique s’est totalement effondrée pendant ce premier semestre de l’actuelle année scolaire. Un effondrement qui a fait que les élèves se sont retrouvés pendant plus de trois mois sans cours, alors que ceux de l’école privée profitent pleinement de leur droit à l’apprentissage. Cette grave inégalité entre les élèves des deux secteurs risque de produire un fossé énorme dans la société marocaine. Au lieu d’user de ses moyens et ses pouvoirs exécutifs pour désamorcer la crise, le ministre de l’éducation nationale, Chakib Benmoussa, aggrave encore la situation avec son recours à la procédure de suspension des enseignants grévistes. Selon des chiffres annoncés par la deuxième chaine de télévision, 2M, plus de 500 enseignants ont été touchés par cette procédure.

Mesure irresponsable
Un chiffre énorme qui pourrait envenimer les rapports entre les syndicats et les autorités. Tous les syndicats dits représentatifs de la profession ont dénoncé la procédure de suspension, affirmant qu’il s’agit d’une mesure irresponsable qui accuse les enseignants d’avoir commis des fautes professionnelles graves « alors qu’ils ne font qu’observer des grèves légales et légitimes pour protester contre un statut injuste et défendre l’école publique avec des revendications justes et à leur tête le respect de la dignité de l’enseignant », lit-on dans le communiqué de protestation rendu public par la Fédération nationale de l’enseignement, qui dépend de l’UMT. Le ministre lui-même avait dit lors d’une intervention à la chambre des représentants, lundi 8 janvier dernier, que le droit à la grève était garanti par la constitution.

Influence considérable
Un propos qui se retrouve en totale contradiction avec son action de procéder à la suspension des enseignants. En réalité, le fonds du problème dépasse les deux accords signés entre le gouvernement et les syndicats. Il est vrai que le gouvernement a pris des mesures importantes dont notamment une hausse des salaires de 1500 dirhams pour tout le corps pédagogique et une révision de fond en comble du statut unifié des enseignants, qui figurent parmi les principales revendications syndicales. Mais il n’en demeure pas moins que les coordinations des enseignants, dans lesquelles sont représentés une grande partie des enseignants et qui exercent une influence considérable sur le déroulement des grèves, n’ont jamais été invitées par le gouvernement à la table des négociations. Exclues du dialogue, non reconnues par les autorités, les coordinations continuent à pousser les enseignants à maintenir leur mouvement de grève. Si certains ont rejoint leurs classes par peur d’être suspendus par le ministère, beaucoup continuent à suivre le mouvement de grève par solidarité avec leurs confrères suspendus. Des communiqués rendus publics par les coordinations nationales et régionales affirment que les grèves ne vont pas cesser jusqu’à ce que leurs confrères suspendus reviennent à leurs fonctions. Un bras de fer qui risque encore d’être long alors que le premier semestre de l’année scolaire est d’ores et déjà terminé.



Semestre fantôme
Un semestre fantôme où les élèves n’ont pas profité de cours. Malgré les circonstances difficiles de l’école publique, en déphasage total avec l’école privée, le ministère de l’éducation nationale est sorti récemment avec un soi-disant plan d’intégration pour rattraper le temps perdu. La proposition du département de tutelle qui a consisté à prolonger l’année scolaire d’une semaine a indigné beaucoup de Marocains. Or les élèves ont été privés de cours pendant plus de trois mois. Le ministre avait expliqué, lors de son passage à la chambre des représentants, que cette proposition tient compte des dates de concours d’entrée aux instituts supérieurs nationaux et internationaux. Or cette contrainte ne concerne que les futurs bacheliers. Pour les spécialistes, la prolongation de l’année scolaire devrait au moins aller jusqu’à fin juillet 2024 pour les autres cycles de l’enseignement avec la mise en place d’un programme intensif de cours de rattrapage pendant les vacances biannuelles.

Mais toujours est-il que l’année scolaire actuelle est une année catastrophique pour l’école publique. Un drame éducatif qui sera inscrit dans les annales de l’histoire de l’enseignement public sachant que le Maroc figure aux dernières places dans le classement mondial PISA pour l’année 2022, établi par l’organisation de coopération et de développement économique (OCDE). La nouvelle étude révèle en effet une chute brutale des performances des élèves. Ainsi, sur 81 pays examinés, le Royaume est classé 71ème en mathématique, 79ème en compréhension de l’écrit et 76ème en sciences. Il recule de 9 places sur les deux derniers champs par rapport à l’édition de 2018. Avec ces résultats, le Maroc dégringole davantage vers le bas du classement. A noter que 6867 élèves, issus de 177 établissements publics des cycles secondaires collégial et qualifiant à travers le Maroc, ont participé à cette nouvelle étude.

Devenue une référence mondiale et très scrutée par les gouvernements, l’étude PISA, qui évalue les performances des systèmes éducatifs, est publiée tous les trois ans. Il faut dire que le bras de fer entre le département de tutelle et les enseignants a non seulement aggravé le niveau déjà faible de l’école publique marocaine, mais il a anéanti un système éducatif national où plus de 7 millions d’élèves sont scolarisés. Tout le contraire de leurs collègues dans les écoles privées qui, eux, sont privilégiés. Jusqu’à quand ce fossé contraire aux droit constitutionnel demeurera-t-il profond?.

Articles similaires