Covid 19 : Ces temps difficiles !

Une tribune signée Anass Doukkali, universitaire et ancien ministre

Au Maroc, comme partout ailleurs, l’année 2020 sera indiscutablement l’année du Covid-19. Au début de la crise, le Maroc s’est beaucoup distingué à l’échelle internationale, comme modèle de pays en développement ayant su gérer les conséquences de la double crise sanitaire et économique. Les mesures courageuses prises par SM le Roi sur les plans économiques, sociales et sanitaires ont permis aux marocains de prendre leur mal en patience et de vivre le confinement dans la confiance et la sérénité. Trois mois de confinement strict ont permis de sauver des centaines de vies, en mettant malencontreusement à mal une économie déjà souffrante d’un modèle en essoufflement.

Trois mois se sont écoulés, avant que l’on ne soit déconfinés et que la vie reprenne peu à peu ses droits. Mais le virus circulait toujours parmi nous, guettant la moindre lassitude, inattention ou démobilisation. Dans certains quartiers, milieux familiaux ou professionnels, la distanciation physique progressivement abandonnée et le port de masque négligé ont fini par venir à bout du combat mené jusqu’à présent pour limiter la propagation du virus. Les nouvelles infections, observées en trois semaines d’assouplissement des mesures sanitaires, venaient de dépasser le bilan enregistré en trois mois de confinement.

Il faut dire que si la phase de confinement avait été plus ou moins bien gérée, celle du déconfinement était teintée d’hésitation et de balbutiement, avec une communication incohérente, des messages confus et de sources multiples et quelques décisions hâtives et mal expliquées. Tantôt pris de cours, tantôt témoin de revirements, le citoyen commence à prêter moins attention au discours officiel. Le capital confiance engrangé au début de la pandémie s’effrite, et cela s’est bien vu sur le comportement nonchalant de beaucoup de gens. Et pourtant la vigilance, la solidarité, le respect des mesures sanitaires et la mobilisation générale devraient rester de mise pour affronter une deuxième vague.

Ce que nous avons tant craint est bien arrivé. La deuxième vague est bien là, mettant à l’épreuve notre gouvernement, nos autorités locales et surtout notre système de santé. Un triste record a été enregistré la semaine dernière en termes de nouvelles contaminations, de cas graves et de décès. Désormais, seule la peur devant la recrudescence des décès, le débordement des structures sanitaires et le cri de détresse des professionnels de santé à bout de souffle, pourraient faire replier le citoyen.

Mais cette deuxième vague, aurait-elle pu être évitée ? Hélas non ! Beaucoup d’événements concouraient à son avènement. Le déconfinement coïncidant avec la saison estivale et les vacances scolaires, auxquelles vient s’ajouter la période de l’Aid avec ses rassemblements et retrouvailles. Les contacts ont explosé : plages bondées, cafés remplis, promenades envahies et le pire, ces souks de moutons, sujets à toutes les dérives… Un constat est sûr, plus les restrictions sont assouplies et plus les citoyens se relâchent et abandonnent les gestes barrières toujours de mise. Devant la hausse des chiffres des nouvelles infections, particulièrement au niveau des grandes villes, la décision de fermer ces villes était judicieuse quoiqu’elle aurait pu être bien planifié et mieux communiquée. Face à la multiplication des cas asymptomatiques, détectés grâce au suivi des contacts et à la massification des tests, le confinement à domicile s’est imposé comme une suite logique à la saturation des services hospitaliers dédiés aux malades Covid-19, et qui devraient se concentrer plutôt sur les cas graves et moins perturber le cours des activités médicales et chirurgicales.

Bien évidemment, la question d’un deuxième confinement reste envisageable en cas de saturation des structures sanitaires. S’il ne devrait certainement pas être général, il sera toutefois lourd de conséquences, puisqu’il touchera les régions les plus atteintes, qui sont en même temps les plus productives. Certains secteurs de l’économie qui battent de l’aile, vivront le coup de grâce. Des milliers d’entreprises seront en défaillance, le chômage déjà passé de 8,1% à 12,3% au deuxième trimestre, culminera.

Maintenir inchangée une activité économique et garder une vie sociale normale alors que les chiffres de contaminations ne cessent de grimper, n’est pas toujours une mince affaire. Ce dilemme était sûrement bien posé à l’occasion de l’Aid Al Adha, et le verdict murement réfléchi a penché du côté du maintien de la Fête pour ramener ne serait-ce qu’un peu d’optimisme à un pan de l’économie rurale en souffrance. La population rurale, doublement affectée par une année de sécheresse et de pandémie, attendait avec impatience cette occasion qui permet de drainer des fonds importants. Pas moins de 7 MMDh, l’équivalent de 5 millions de têtes, sont transférés vers les campagnes. De plus, le maintien des activités commerciales et des services autour de l’Aid, a permis d’apporter une bouffée d’oxygène à un secteur informel déjà souffrant.

Comme le reste du monde, le Maroc continue de traverser des temps difficiles. Les trois mois où l’activité économique était quasiment en arrêt feront reculer le taux de croissance de 5% et aggraveront le déficit budgétaire, qui atteindra 7,5% à la fin de l’année. Bien entendu, le constat pourrait être bien plus grave si la situation épidémiologique ne se stabilise pas au cours du deuxième semestre.

Par conséquent, les priorités stratégiques en matière de politiques publiques n’ont été que confirmées par la Loi de finances rectificative. Il s’agit de la poursuite du soutien aux politiques sociales, en particulier la généralisation des services de santé et la garantie de l’accès du citoyen à des services sanitaires de qualité, la réduction des disparités sociales et spatiales et la mise en place des mécanismes de protection sociale. Aussi, le discours du trône de cette année, exclusivement consacré à la pandémie, a été on ne peut plus clair sur la question d’assurer la protection sociale à tous les Marocains avec comme priorité la généralisation de la couverture sanitaire de base à l’horizon 2025. Cela nous ramène aussi à la question de l’accompagnement et l’organisation du secteur informel, et à la situation des populations les plus vulnérables, grandes victimes de l’épidémie, qui devraient continuer à bénéficier d’aides frontales en capitalisant sur le dispositif de soutien financier aux ménages mis en place lors du confinement.

Sur le plan économique, 120 milliards de dirhams annoncés à l’occasion de la Fête du Trône, seront injectés dans l’économie nationale pour lui permettre de continuer à produire, d’assurer des revenus et de créer des emplois. Les investissements nationaux devraient cibler davantage les nouveaux secteurs stratégiques, comme la  santé, l’éducation, l’énergie verte et le digital. L’impulsion d’une nouvelle dynamique à l’investissement public, comme levier stratégique de la relance, devrait plus profiter à l’entreprise marocaine et au « Made in Morocco », en rendant plus effectives les règles de préférence nationale et du quota de 20% de la commande publique à destination des TPME. Ces dernières, qui représentent aujourd’hui 95% du tissu économique national, devraient pouvoir bénéficier de mesures de refinancement garanti, orientées vers l’encouragement des entreprises qui préservent l’emploi, mais aussi l’environnement et qui consomment des biens et des services produits localement, de manière à dynamiser le tissu économique local et réduire les déficits commercial et de balance des paiements.

Notre économie étant de plus en plus ouverte et mondialisée, on pourrait transformer cette crise en une opportunité en réponse à la future demande mondiale. S’il est peu probable qu’il y’ait un recul sur la mondialisation, celle-ci pourrait évoluer vers une régionalisation dans le cadre de mouvements de relocalisation, en quête de nouveaux centres de production à proximité des marchés de consommation.

Profitant de sa position géostratégique, carrefour entre l’Afrique, l’Europe et l’Aire méditerranéenne, le Maroc devrait savoir s’adapter à la nouvelle reconfiguration des chaines de valeur mondiales, en captant à grande échelle les investissements internationaux.

La sortie de crise pour notre pays est en soit l’amorçage d’un nouveau modèle de développement rénové, pour la promotion d’une société plus juste et plus égalitaire.

Les chantiers prioritaires de la relance devraient investir davantage dans l’humain et encourager ce qui est appelé aujourd’hui, l’économie de la vie et celle du bien commun, en misant sur l’éducation, la culture, le numérique, la santé, la protection sociale, l’énergie propre, l’environnement et la démocratie.

 


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