Les coups d’etat dans le continent et les implications pour la diplomatie marocaine

La nouvelle Afrique des généraux


Depuis que le Maroc a enclenché son retour vers sa profondeur africaine lors de la dernière décennie, auréolé par une réintégration des instances de l’Union africaine (UA) le 30 janvier 2017, l’Afrique de l’Ouest et centrale ont connu des bouleversements majeurs. Avec le putsch du 30 août 2023 au Gabon, l’Afrique en est désormais à huit coups d’État depuis août 2020, principalement dans des pays francophones.

Au Gabon, pays d’Afrique centrale dirigé pendant près de 55 ans par la famille Bongo, des militaires putschistes ont annoncé avoir mis “fin au régime en place” et placé en “résidence surveillée” le président Ali Bongo Ondimba, dont la réélection venait d’être annoncée le 27 août 2023. La France, ex-puissance coloniale, et l’Union africaine (UA) notamment ont condamné ce coup d’État. Le 26 juillet 2023, des militaires au Niger avaient, pour leur part, annoncé avoir renversé le président Mohamed Bazoum. Le général Omar Tiani est devenu le nouvel homme fort du pays. Le 10 août 2023, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) avait fait part de son intention de déployer une force régionale pour “rétablir l’ordre constitutionnel”, tout en continuant de privilégier la voie diplomatique. Les militaires proposent, en même temps, une période de transition de trois ans maximum avant de rendre le pouvoir aux civils.

Au Burkina Faso, deux putschs sont advenus à huit mois d’écart seulement. Le 24 janvier 2022, le président Roch Marc Christian Kaboré est chassé du pouvoir par des militaires et le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba est investi président en février. Le 30 septembre 2022, Damiba est à son tour démis de ses fonctions par ses “frères d’arme” et le capitaine Ibrahim Traoré est investi président de transition jusqu’à une élection présidentielle prévue en juillet 2024. Pareil au Mali (deux coups d’État en neuf mois). Le 18 août 2020, le président Ibrahim Boubacar Keïta avait été chassé du pouvoir par l’armée, et un gouvernement de transition avait été formé en octobre. Mais le 24 mai 2021, le président et le premier ministre sont arrêtés. Le colonel Assimi Goïta est investi en juin 2021 comme président de transition. La junte s’est engagée à rétrocéder le pouvoir aux civils après des élections prévues en février 2024. Enfin, en Guinée, le 5 septembre 2021, le président Alpha Condé doit céder le pouvoir au colonel Mamady Doumbouya qui, le 1er octobre 2021, devient président. Lui et ses hommes avaient promis de rendre la place à des civils élus d’ici à fin 2024.

L’Union africaine change de cap
Le contexte dans lequel se sont déroulés ces coups d’Etat est différent de celui qu’a connu le continent jusqu’au tournant du siècle. Dans le cadre de la politique de non-ingérence de l’Organisation de l’Union africaine (OUA), les putschistes n’avaient pas à se soucier des coûts externes. La pléthore de coups d’État pendant cette période démontre l’invitation ouverte aux prises de pouvoir militaires créée par cette posture. Le passage de l’UA à une politique de non-indifférence lors de sa création en juillet 2002 a fondamentalement modifié ce calcul, soumettant une junte à une suspension potentielle, à des sanctions et à la menace d’une intervention.

Ces coûts ont été amplifiés par les sanctions des démocraties occidentales et des organisations internationales. L’augmentation récente du nombre de coups d’État en Afrique (une tendance que l’on n’observe pas dans d’autres régions) reflète une diminution de la volonté des acteurs régionaux et internationaux de faire respecter les normes anti-coup d’État en Afrique. “Cette situation est le résultat d’une confluence de facteurs, notamment une récession démocratique régionale, une inclinaison des organismes régionaux à négocier des compromis avec les putschistes, une réticence à organiser des interventions militaires et la distraction des acteurs internationaux par les crises internes et la pandémie, entre autres,” explique Joseph T. Siegle, directeur du programme de recherche du Centre d’études stratégiques de l’Afrique.


L’échec des Etats post-coloniaux
L’influence de la France sur la formation institutionnelle des Etats africains est l’un des facteurs qui expliquent l’instabilité chronique de leurs systèmes politiques. “Ils ont en effet été façonnés sous forte influence française, et qui ont connu deux phases historiques: l’une autoritaire, l’autre démocratique ou, pour être plus juste, pseudo-démocratique”, indique de son côté le journaliste français Pierre Haski, spécialiste de la question. Et d’ajouter: “En 1960, lors de l’accession des colonies françaises à l’indépendance, le général de Gaulle et son “Monsieur Afrique”, le redoutable Jacques Foccart, ont mis en place des régimes qui devaient perpétuer l’influence française derrière la façade de souveraineté. Mais il y a toujours l’héritage, le cadre institutionnel, les blocages politiques, et des nouvelles générations qui n’en peuvent plus d’être mal gouvernés. Les militaires s’offrent en sauveurs. Paris se trompe en invoquant le retour à des institutions qui n’ont plus de légitimité. Le pacte social est cassé et c’est peut-être l’occasion de le renégocier”. Dans ce contexte d’immobilisme politique des régimes civils, les coups d’État apparaissent donc comme la seule manière de provoquer le changement, d’assurer une forme d’alternance au sommet de l’État, et d’accélérer la transition générationnelle.

Quel impact sur le Maroc ?
La réaction marocaine au coup d’Etat au Gabon et au Niger, via des communiqués du ministère des Affaires étrangères, renseigne avant tout sur le pragmatisme de la diplomatie du Royaume face à cette nouvelle vague de “kakisation” des pouvoirs. Sans prendre position, le Maroc insiste, dans les deux cas, à “préserver la stabilité” des pays. Sommes-nous en mesure de penser que ces changements de régime vont impacter l’élan marocain dans le continent? “La réponse est non,” nous explique Mohamed Kouddane, professeur de droit international à l’Université Hassan-II de Casablanca. “La présence marocaine en Afrique ne se limite pas à des rapports individuels entre chefs d’Etat ou entre systèmes politiques, elle découle d’une dimension historique et civilisationnelle. On a vu notamment au Burkina Faso, avec l’arrivée d’Ibrahim Traoré, pourtant considéré comme un dirigeant marxisant, qui a maintenu les relations tissées sous le régime de Compaoré.

Il n’y a eu aucun retour en arrière sur la reconnaissance du pays de la marocanité du Sahara, à titre d’exemple”. Selon l’expert, le Maroc doit se présenter en tant qu’alternative crédible au néocolonialisme français, qui est la principale cible des juntes qui ont pris le pouvoir. Plus encore, il doit composer avec les nouvelles forces en présence, principalement la Chine du point de vue économique et la Russie du point de vue militaire. Le but étant de pouvoir cohabiter avec ces pays, car c’est le choix des Africains de les avoir invité sur leurs sols.

C’est dans cette optique que l’on arrive à comprendre la différence de réaction entre Rabat et Alger concernant le coup d’Etat contre M. Bazoum. Face à la neutralité marocaine, on a vu un empressement d’El-Mouradia pour condamner les militaires. Car malgré la rhétorique anti-ingérence, l’Algérie souhaite maintenir un État civil faible afin de pouvoir exporter ses contradictions internes en matière de terrorisme et de séparatisme dans sa frontière avec le pays.

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