Coup d'état en Guinée: Quel avenir pour les relations maroco-guinéennes?

Le pays ouest-africain est sous les feux des projecteurs depuis le putsch dont il a été témoin le 5 septembre 2021, et ce particulièrement au Maroc, dont le président déchu était un véritable ami.

Hasard du calendrier, c’est la veille du match que devait disputer ce lundi 6 septembre 2021 la sélection nationale masculine de football face à la Guinée chez elle à Conakry, la capitale guinéenne, que celle-ci voyait se dérouler le troisième coup d’État de l’histoire du pays ouest-africain.

Dimanche 5 septembre 2021, le groupement des forces spéciales guinéennes a en effet renversé le président Alpha Condé, au pouvoir depuis le 21 décembre 2010, en invoquant “la situation sociopolitique et économique du pays, le dysfonctionnement des institutions républicaines, l’instrumentalisation de la justice, le piétinement des droits des citoyens, l’irrespect des principes démocratiques, la politisation à outrance de l’administration publique, la gabegie financière, la pauvreté et la corruption endémique”, comme l’a détaillé dans une déclaration faite depuis le palais présidentiel de Sékhoutouréya le commandant dudit groupement, à savoir le colonel Mamady Doumbouya, qui préside désormais par ailleurs le Comité national du rassemblement et du développement (CNRD) mis en place par les militaires putschistes et est donc, de facto, le chef de l’État guinéen.

Fort heureusement, les joueurs nationaux ont, grâce à l’intervention personnelle du roi Mohammed VI, réussi à décoller sains et saufs de l’aéroport international de Conakry, où un avion de la Royal air Maroc (RAM), la compagnie aérienne nationale, a été spécialement affrété, mais ce n’était sans doute pas là la seule raison pour laquelle les autorités marocaines devaient sans doute suivre “de près”, pour reprendre l’expression consacrée, ce qui se passait en Guinée: celle-ci est, pour ainsi dire, un pays ami, ayant notamment été, dès janvier 2020, le troisième pays après les Comores et la Gambie à se doter, en guise d’appui à l’intégrité territoriale du Maroc, d’un consulat dans la région du Sahara, et ce précisément dans la ville de Dakhla.

Une étroite amitié
En novembre de la même année, Conakry avait également soutenu l’opération des Forces armées royales (FAR) dans la zone de Guergarate, à la frontière avec la Mauritanie, où le mouvement séparatiste du Front Polisario bloquait depuis vingt-trois jours la circulation des biens et des personnes. Et, ici comme là, il fallait surtout voir la patte personnelle de M. Condé: ce dernier s’est ainsi, tout au long de sa présidence, constamment rangé du côté du Maroc, ayant notamment joué un rôle clé dans l’adhésion du Royaume, fin janvier 2017, à l’Union africaine (UA).

Car c’est M. Condé en particulier qui, à titre de président de l’organisation continentale, avait balayé d’un revers de main les tentatives de l’Algérie ainsi que de l’Afrique du Sud et de ses États clients d’Afrique australe de retarder, au prétexte que le Maroc occuperait son Sahara -un comble-, le processus. “Je propose que l’admission du Maroc soit adoptée par consensus,” avait-il alors lancé dans la salle de conférence de l’UA. Mais autant l’appréciation de M. Condé a été toujours juste à l’égard de la question du Sahara marocain, autant il n’en fut sans doute pas de même au niveau politique national guinéen, puisqu’il est désormais établi que sa décision de faire changer, fin mars 2020, la Constitution afin de pouvoir se présenter pour un troisième mandat qui lui était jusqu’alors interdit et par la suite se faire réélire, le 18 octobre 2020, n’était, pour le moins, pas la bonne.

À rebours de nombreux autres chefs d’État africains, M. Condé n’a, certes, jamais eu l’ambition de tirer un profit personnel de sa présence au sommet de l’État: à ce titre, on ne lui connaît qu’un modeste appartement à Paris, acquis du temps où il s’opposait depuis la capitale française à la dictature de l’ancien président Ahmed Sékou Touré (octobre 1958-mars 1984) puis à celle du général Lansana Conté (avril 1984-décembre 2008).

Au vrai, son objectif a toujours été de mettre en orbite son pays, dont, au cours de sa quasi décennie de présidence, il a sensiblement augmenté l’indice de développement humain (IDH), un des plus faibles au monde (0,477 en 2019, contre 0,416 en 2010), et ce en dépit de l’épidémie d’Ebola du milieu de la décennie. Et il a malheureusement cru être le seul en mesure de le faire. Ce qui, dans une Guinée frileuse, du fait donc de son passé autocratique, de tout “règne” susceptible de s’éterniser plus que de mesure, ne pouvait naturellement pas passer: il ne fallait, ainsi, pas être surpris des violences dont, déjà, avait été témoin le pays au moment où M. Condé voyait, le 24 octobre 2020, la Commission électorale nationale indépendante (CÉNI) approuver sa troisième victoire consécutive après celles de 2010 et 2015.

Le mandat de trop
En particulier du côté marocain, la prudence était cette fois de mise, le roi Mohammed VI ayant attendu la validation des résultats par la Cour constitutionnelle le 7 novembre 2020 pour adresser trois jours plus tard à M. Condé un message de félicitations, soit vingt-trois jours après le scrutin, contre huit seulement pour le précédent. Et même ce message mettait davantage l’accent sur l’“attachement” du roi Mohammed VI “à l’amitié qui lie étroitement le Royaume du Maroc et la République de Guinée,” qu’à la personne du président guinéen, tandis que cinq ans plus tôt le Souverain estimait que “le renouvellement par le peuple guinéen frère de sa confiance placée en [M. Condé] témoign[ait] de la grande estime qu’il port[ait] pour [ses] nobles qualités humaines et les efforts qu[‘il] déploy[ait] avec sagesse et clairvoyance dans l’objectif de réaliser ses aspirations pour davantage de progrès et de prospérité”: une tempérance qui semble, a posteriori, particulièrement indiquée.

En reconnaissance pour l’ensemble des efforts qu’il a fournis pour élever les relations maroco-guinéennes au niveau qui est désormais les leur, le Royaume ne devrait toutefois pas lâcher M. Condé, et on peut très bien l’imaginer venir couler des jours plus tranquilles dans ce qu’il doit considérer comme étant son deuxième pays. Au moment où nous mettions sous presse, la diplomatie marocaine n’avait, pour sa part, pas encore réagi au putsch.