La contrebande après la réouverture des frontières avec Sebta et Mélilia

Y a-t-il vraiment une alternative?

Toute alternative viable à la lutte contre la contrebande avec Sebta et Mélilia, visant à ressusciter économiquement la région du Nord et la sortir de son marasme, doit prendre en compte les conditions socio- économiques des habitants dans l’immédiat.

Deux ans, deux mois et quatre jours. C’est le temps qu’il a fallu pour rouvrir la frontière entre le Maroc et les deux présides occupés de Sebta et Mélilia. Une réouverture qui a eu lieu le mardi 17 mai à 00h00 via les postes d’El Tarajal, à Sebta, et Beni Ansar, le plus important des quatre points de passage reliant Mélilia au Maroc, fermés depuis le 13 mars 2020. Cette opération s’est déroulée dans la joie et le bonheur qui se lisaient sur les visages de milliers de Marocains établis en Espagne et qui n’ont pas mis le pied au territoire marocain depuis un peu plus de Le choix du 17 mai comme une date de réouverture n’est pas fortuit. Il y a an, le 17 mai 2021, quelque 8.000 migrants, dont 2.000 mineurs, pénètrent illégalement à Sebta. Ce fut le point de discorde ou plutôt la «gaffe» espagnole de trop qui a annoncé le début d’une crise diplomatique entre Rabat et Madrid.

A vrai dire, l’Espagne avait mal réagi à l’époque. Elle a manigancé en catimini pour faire adopter un projet de résolution au Parlement européen condamnant le Maroc. Ce qui fut fait. Jeudi 10 juin 2021, dans une résolution votée à la majorité, les eurodéputés ont accusé le Maroc d’utiliser les migrants mineurs marocains comme un moyen de pression politique sur un État membre de l’Union, après le récent afflux migratoire dans l’enclave espagnole de Sebta. De retour à la nuit de lundi 16 au mardi 17 mai 2022, un total de 3.600 personnes et plus d’un millier de véhicules sont arrivés à passer la frontière durant les douze premières heures.

Réouverture conditionnée
Pour certains, c’est un jour historique car il signifie le retour à la normale concernant le commerce. Mal informés, ils ne savaient pas que Rabat et Madrid ont négocié la réouverture des frontières pour les personnes, pas pour les biens. Fini donc le commerce de contrebande? Officiellement, du moins, la réponse est affirmative. Pour l’instant et au cours de cette première phase, seuls les citoyens et résidents de l’Union européenne et ceux autorisés à se déplacer dans l’espace Schengen pourront franchir cette frontière. A partir du 31 mai, l’accès sera autorisé aux travailleurs frontaliers. Cette réouverture ne concerne que les personnes, les travailleurs légalement reconnus, mais pas les marchandises.

Ce qui est déjà un fait implacable, c’est la fin, du moins sur le plan officiel, du commerce atypique de marchandises des deux présides vers les zones du Nord marocain et qui se chiffrait entre 15 et 20 milliards de dirhams (l’équivalent de 1,5 à 2 milliards d’euros) par an, selon la chambre de commerce de Sebta et Mélilia et l’Administration marocaine des douanes. Rabat reste donc attaché à la fin de la contrebande dans le nord du pays.

Tolérance zéro
Un petit rapport publié le 22 février 2022 par l’Institut marocain de l’intelligence stratégique (IMIS), qualifiait cette prise de position d’un passage de «la politique du laissez-faire à la tolérance zéro». Sebta et Mélilia exportaient vers le Maroc l’équivalent des exportations espagnoles vers l’Australie, comme le notait l’IMIS. Tout le commerce transfrontalier entre le nord du Maroc et les deux enclaves est à l’arrêt depuis plus de deux ans.

Pour compenser l’arrêt de cette activité de contrebande, les autorités marocaines avaient annoncé un programme de développement économique et social dans la région pour un budget de 400 millions de dirhams qui comprend la promotion de l’auto-emploi et l’aménagement d’une Zone d’activité économique (ZAE) à Fnideq, destinée aux activités d’importation à travers le port de Tanger Med, pour la mise en place d’une offre de commerce de gros et demi-gros destinée au marché domestique, et à une distribution nationale et continentale, permettant la création de plus de 700 emplois directs. Sauf que ces programmes peinent à se concrétiser et ne suffisent pas pour régler le problème. Et la situation sociale et économique dans cette ville empire jour après jour.

Malaise social de toute une région
Dans la ville du nord Fnideq, la crise socio- économique engendrée par cette décision avait atteint son paroxysme. Le ras-lebol de la population du Nord a été exprimé à maintes reprises. Pour ne citer que ces trois exemples significatifs, après un premier sit-in le 5 février 2021, une seconde manifestation a eu lieu le 12 du même mois. Des centaines de personnes se sont rassemblées autour de la mosquée Mohammed V de Fnideq pour réclamer la réouverture de Bab Sebta. Puis, il y a eu l’événement qui a fait date. Un phénomène nouveau et extrêmement inquiétant.

Dimanche 25 avril 2021, dans un geste suicidaire, plus de 140 jeunes ont traversé à la nage la mer pour rejoindre la ville occupée de Sebta. La plupart ont été secourus en mer par les autorités espagnoles, et trois personnes ont été hospitalisées pour hypothermie. D’autres ont trouvé la mort. Un événement qui a révélé le malaise social pas d’une ville, mais plutôt de toute une région (y compris le Rif) qui suffoque économiquement. Les gouvernements qui se sont succédé n’ont jamais trouvé une solution durable, une solution tout court, pour sortir la population de la région du nord et particulièrement les jeunes des affres d’une existence sans perspectives et d’un marasme économique.

Portée politique
En février 2020, dans un entretien accordé à l’agence espagnole EFE, le directeur de l’Administration des douanes et impôts indirects, Nabil Lakhdar, avait expliqué que pour le Maroc, les mesures anti-contreb ande sont irréversibles, «même si l’économie des deux présides occupés pourrait en souffrir». Il a ajouté que Sebta, tout comme Mélilia, «ne sont pas des frontières», et «n’ont jamais été traitées comme des étapes commerciales», envisageant une reconversion des postes-frontières en «points de passage pour les personnes, à l’image des aéroports, où les passagers entrent avec des marchandises pour leur consommation personnelle à petite échelle».

Certains diraient que c’est de la politique et que les décisions changent quand les intérêts changent aussi. Mais cela a été infirmé par le même responsable qui avait affirmé que les mesures de lutte contre le commerce irrégulier n’ont pas de portée politique et n’ont pas été coordonnées avec la diplomatie marocaine. Pour lui, il ne s’agit pas d’autre chose que de l’application de la loi et la réglementation en vigueur. «Sebta et Mélilia n’ont pas de production ou d’industrie locale et tout vient de l’extérieur», a-t-il souligné pour corroborer ses dires. En vérité, le Maroc reste la destination finale de 80% de ce qui arrive dans ces villes, ce qui représente un chiffre d’affaires annuel compris entre 15 milliards et 20 milliards de DH. Les deux enclaves étaient jusqu’alors les principales portes d’entrée de marchandises de contrebande sur le sol marocain.

Compenser la contrebande
Si elle reste d’actualité, la décision de maintenir fermées pour toujours les postes frontaliers est à double tranchant. Elle crée ainsi une crise économique suffocante autant pour les habitants et l’économie des deux présides occupés. Mais également pour la région du nord -notamment les villes de Tanger, Tétouan, M'diq, F'nideq et Hoceima- et ses habitants dont le commerce de contrebande des marchandises jadis florissant était le seul moyen de survie. En effet, des millions de ménages vivent de ce commerce de marchandises qui transitent via les points de passage des deux postes frontaliers. Le Maroc veut convertir les postes frontières de Sebta et Mélilia en simples points de passage de personnes, avec une activité commerciale minime et régulière.

Encore faut-il peser le pour et le contre de toute décision. Pour l’Espagne, chaque emploi dans la contrebande en détruit cinq dans le circuit officiel. Pour le Maroc, la fermeture du poste frontière s’explique par la forte concurrence entre les ports de Mélilia et de Beni Ansar, à Nador. La fermeture des deux postes frontaliers a incité les importateurs à passer par le port marocain de Beni Ansar, au lieu de passer toujours par Mélilia. Les autorités veulent créer un centre de commerce à Nador pour compenser la contrebande.

D’autant plus, à s’en référer au patronat (Confédération générale des entreprises du Maroc, CGEM), la contrebande venant de Sebta et Mélilia gangrène le tissu économique local, empêchant tout investissement industriel dans la région. Difficile donc de faire un arbitrage! Mieux encore, la Douane a encaissé, en 2021, avec la fermeture des points de passage avec les deux villes occupées, 4 milliards de dirhams. Le hic, c’est qu’il n’existe aucun plan détaillé et réalisable dans le court terme afin de garantir des sources de subsistance pour les habitants de la région, pour leur grande majorité, désoeuvrés.

Toute alternative viable, si elle est mise en oeuvre sans tarder, visant à ressusciter économiquement la région du Nord doit prendre en compte les conditions socio-économiques des habitants dans l’immédiat. On ne peut pas leur demander d’attendre encore et encore en attendant que l’alternative porte ses fruits!.

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