Le conseil de la concurrence dresse un diagnostic sans équivoque du marché des médicaments

Les mille et une failles d’un marché opaque

Marché peu transparent et étroit et qui évolue, en plus, dans un cadre juridique inapproprié et dépassé. Il souffre aussi de l’absence d’une vraie politique publique du médicament, couplée à un circuit de distribution obsolète et en crise entraînant ainsi des chaînons fragiles et vulnérables.

S’attaquer à l’évaluation du marché des médicaments, connu pour être contrôlé par une poignée de laboratoires pharmaceutiques triés sur le volet, n’est pas chose aisée. Le Conseil de la concurrence, que préside Driss El Guerraoui, vient de le faire et dresse un diagnostic au vitriol d’un secteur qui semble miné par une longue liste de dysfonctionnements qui ont trait à toutes les dimensions du marché national du médicament.

Faible taux de pénétration
Les qualificatifs employés dans le document réalisé par les experts du Conseil sont assez forts et semblent refléter la situation réelle de cette filière stratégique dans le système national de la santé. Pour le Conseil, il s’agit certes d’un marché très administré et très réglementé mais qui évolue néanmoins dans un cadre légal et juridique inapproprié et dépassé. «C’est également un marché dont la concurrence est fortement impactée par une politique pharmaceutique nationale fragmentée et incohérente et une gouvernance inefficace largement dominée par une tutelle administrative, réglementaire, technique et médicale qui laisse peu de place au développement des mécanismes de marché et d’une concurrence saine et loyale», estime le Conseil.

C’est aussi un marché dominé par les médicaments avec un très faible taux de pénétration des génériques, qui ne dépassent pas les 40%, alors que la moyenne mondiale se situe aux alentours de 60%. C’est un marché qui demeure étroit avec une faible consommation des médicaments ne dépassant pas en moyenne les 450 dirhams par habitant et par an, alors qu’elle est de 3.000 dirhams en Europe.

Une situation de quasi-domination
Ceci traduit un grand déficit d’accès, accentué par un niveau de participation «élevé » des ménages aux dépenses de santé, se situant aux alentours de 48% alors que la moyenne mondiale est de 25%. Cette exiguïté du marché intérieur des médicaments est aggravée par une commande publique sans objectifs ciblés qui soulève de nombreuses questions liées au respect des règles de la concurrence et qui ne joue pas pleinement son rôle de régulateur du marché national du médicament. Sur le plan concurrentiel, le marché est contrôlé à 70% par 15 laboratoires pharmaceutiques.

Pour certaines classes thérapeutiques, le marché est fortement concentré avec l’existence de duopoles ou d’oligopoles qui occupent une situation de quasi-domination. Décrit comme un marché peu transparent avec l’absence d’une vraie politique publique du médicament, il souffre également d’un circuit de distribution obsolète et en crise, entraînant ainsi des chaînons fragiles et vulnérables. A cela s’ajoutent, enfin, des relations médecins– laboratoires empreintes, dans certains cas, de conflits d’intérêts. Ce qui participe à fausser le jeu de la libre concurrence sur le marché.

En réaction à tous ces maux, qui datent certainement de plusieurs années, le Conseil de la concurrence recommande l’élaboration d’une véritable politique nationale du médicament qui puisse sécuriser l’approvisionnement de notre pays en médicaments et dispositifs médicaux. Et ce en conformité avec les nouvelles priorités épidémiologiques de la population marocaine. Pour ce faire, le Conseil recommande au gouvernement de réunir les conditions permettant de bâtir un réel écosystème national du médicament, porté par une industrie pharmaceutique solide, un système national d’innovation et de formation approprié dans ce domaine, le tout construit à partir d’un nouveau modèle économique qui favorise la création de champions nationaux du médicament.

Cette construction nationale suppose, cependant, la création d’un cadre institutionnel qui puisse mobiliser et fédérer les synergies entre tous les intervenants du marché, qu’il s’agisse des autorités publiques compétentes, des régulateurs, des organismes gestionnaires, des industriels, des laboratoires, des médecins, des pharmaciens, des distributeurs de gros et de détail, des associations de consommateurs et des chercheurs. D’où l’urgence de la mise en place de l’Agence Nationale du Médicament, dont il faut repenser le pilotage institutionnel, les missions et le cadre juridique, à la lumière des nouvelles données que connaît la problématique du médicament aujourd’hui. Cette agence se doit de se doter d’un Observatoire National des médicaments pour fournir à notre pays un système approprié d’information sur toutes les dimensions stratégiques de l’ensemble du secteur.

Repenser le pilotage institutionnel
Le Conseil de la concurrence recommande aussi de repenser le statut actuel de l’Agence Nationale de l’Assurance Maladie pour lui conférer une réelle autonomie de gestion et une indépendance effective vis-à-vis de la tutelle. Le gouvernement est aussi appelé à instaurer une gestion transparente des marchés publics, à définir les modalités de fixation des prix, à mettre en place un système de contrôle de la qualité et, enfin, à maîtriser les importations.

Toutes ces réformes, certes, ne sont pas faciles à mettre en place dans l’état actuel des choses compte tenu de la puissance du lobby des laboratoires pharmaceutiques. Mais l’urgence de rendre ce marché plus transparent et plus ouvert semble devenir une priorité pour offrir aux Marocains des médicaments de qualité mais surtout accessibles au niveau des prix.


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