CONJONCTURE ÉCONOMIQUE : L’IMPASSE

La crise s’installe, mais l’État tient toujours à mettre en oeuvre ses différents programmes sociaux. Pendant ce temps, le FMI l’avertit des coûts financiers faramineux qu’ils pourraient lui coûter.

Sécheresse, pandémie de Covid-19, tensions avec l’Algérie: comme nous le soulignions dans notre numéro du 28 janvier 2022, le Maroc ne manque, en ce début d’année 2022, pas de plaies (lire nº1425). Et le moins que l’on puisse dire est que la situation ne s’améliore pas vraiment. Certes, depuis le 5 mars 2022, il pleut dans nos villes comme il pleurait, des mois durant, dans le coeur des agriculteurs et, dans leur sillage, des décideurs.

Certes aussi, les frontières nationales ont officiellement rouvert le 7 février 2022, ce qui permet notamment de croire à une revigoration imminente du tourisme, largement éprouvé au cours des quelque deux dernières années en dépit des divers moyens mobilisés par l’État -selon les professionnels, quelque 80% des agences de voyages du pays auraient mis, au cours de la période concernée, la clé sous le paillasson. Mais en même temps, la Russie n’a rien trouvé de mieux que d’envahir, à partir du 24 février 2022, son voisin ukrainien, non sans doublement impacter le Royaume: d’abord, dans l’immédiat, au plan de l’énergie, dont les deux pays cités constituent un centre de production et de transit névralgique, puisque pour la première fois depuis une huitaine d’année le baril de pétrole a dépassé le seuil de 100 dollars -contre un prix de 80 dollars maximum prévu dans la loi des finances adoptée le 6 décembre 2021 par le parlement-; ensuite celui de l’approvisionnement du Maroc en blé, dont il se trouve qu’environ un tiers de celui qui y est consommé provient du duo russo-ukrainien (à hauteur respective de 25 et 11%).

Et l’on ne parle ici que des effets directs, car l’autre grand effet indirect et non moins problématique au niveau social surtout, et non pas seulement économique, est celui de l’inflation, que tout au long de la décennie écoulée les responsables marocains se félicitaient de maintenir dans une moyenne annuelle de 1% et qui, au bas mot, devrait se situer aux alentours de 3,2% d’ici la fin de l’exercice, à en croire en tout cas le Haut-Commissariat au plan (HCP): quand vous devez payer plus pour faire marcher votre véhicule, la conséquence est que la marchandise que vous y transportez va également coûter plus cher à vos clients. Ce qui implique, en outre, davantage de sacrifices financiers de la part des pouvoirs publics, qui ne peuvent bien sûr laisser les marchés seuls décider du prix du blé tendre notamment, à partir duquel est fait le fameux pain de 1,20 dirham, du sucre ou encore du gaz butane, qui, lui, doit en plus subir le contrecoup de la décision du régime algérien de ne plus donner au Maroc accès à ses ressources gazières: le 22 février 2022, le ministère de l’Économie avait d’ailleurs annoncé poursuivre les subventions qu’il accorde aux produits concernés. Au cours de sa participation le dimanche 13 mars 2022 à l’émission Décryptage sur la station de radio MFM, le ministre délégué chargé du Budget, Fouzi Lekjaâ, a, dans le même sens, annoncé que ce serait quelque 13 milliards de dirhams (MMDH) supplémentaires qui seraient justement mobilisés au titre de ces subventions, en sus de deux autres milliards consentis au secteur touristique. Et cela, comme l’avait déjà annoncé avant lui, le 24 février 2022, le ministre chargé des Relations avec le parlement, porte-parole du gouvernement, Mustapha Baïtas, sans passer par un projet de loi de finance rectificative (PLFR), comme celui adopté en 2020 suite à la déclaration de la pandémie, ni encore moins toucher aux investissements décidés, dont la loi autorise pourtant le gouvernement à en supprimer jusqu’à 14%.

Une chimère? Car il faut dire aussi que depuis avril 2021, le Maroc est engagé dans un vaste programme de généralisation de la protection sociale (généralisation de l’assurance maladie obligatoire (AMO), des allocations familiales et de l’indemnité pour perte d’emploi, élargissement de l’assiette des adhérents aux régimes de retraite) qui va nécessiter un budget additionnel annuel moyen de 23 MMDH d’ici fin 2025, dont 21 MMDH pour 2022 (où c’est le chantier de l’AMO qui est priorisé). En plus, le parti du Rassemblement national des indépendants (RNI), qui dirige actuellement la majorité, a entre autres été porté à la tête du gouvernement en la personne de son président, Aziz Akhannouch, sur la base de sa promesse de mobiliser pendant ses cinq ans à l’Exécutif une enveloppe de 270 MMDH pour le social, dans le cadre du nouveau modèle de développement (NMD) présenté le 25 mai 2021 par le président de la commission afférente et actuel ministre de l’Éducation nationale, Chakib Benmoussa, devant le roi Mohammed VI au palais royal de la ville de Fès.

Endettement à 100% du PIB
Le tout en sachant que la pandémie a explosé le taux d’endettement du Maroc, qui dépasse désormais les 100% par rapport au produit intérieur brut (PIB) au point qu’au cours des dix-huit derniers mois les agences spécialisées Fitch Ratings -en octobre 2020- et S&P Global Ratings -en avril 2021- ont toutes deux abaissé la note souveraine du Royaume; ce qui fait que ce dernier n’a plus vraiment la possibilité d’emprunter comme deux ans auparavant, lorsque les institutions financières internationales et les marchés avaient été plutôt généreux à son égard. Reste éventuellement ce à quoi l’on fait pudiquement référence par “l’élargissement de l’assiette fiscale”, qui se traduit concrètement par davantage d’impôts envers les citoyens: le gouvernement Akhannouch en aura-t-il le courage, sachant que dans des contextes autrement favorables, d’autres cabinets, notamment ceux que vient de diriger le Parti de la justice et du développement (PJD) au cours des dix dernières années -par le biais de ses secrétaires généraux successifs Abdelilah Benkirane de janvier 2012 à avril 2017, puis Saâd Eddine El Othmani jusqu’à octobre 2021- n’ont pas osé? On l’a vu, même une taxe de niche telle que l’est celle sur les produits sucrés, qui ne représente pas davantage que 330 millions de dirhams (MDH) de recettes en plus pour la Trésorerie, fait actuellement l’objet d’intenses discussions entre le gouvernement et les professionnels, dans la mesure où ces derniers voient leurs affaires menacés.

Impact des réformes
Qu’en sera-t-il lorsqu’il faudra s’attaquer à l’informel? Pourra-t-on vraiment faire en sorte qu’il n’emploie plus que 20% de la population, contre 70% actuellement, comme c’est ouvertement visé par le NMD? En d’autres termes, le Maroc n’est-il pas en train de tirer des plans sur la comète, et ne lui faudrait-il pas revoir ses ambitions à la baisse, du moins dans une conjoncture aussi délicate pour ses finances que l’est celle du moment? C’est en tout cas ce qu’avancent nombre d’observateurs et d’acteurs de la finance nationale et internationale, spécialement le Fonds monétaire international (FMI). Suite à une visite qu’une de ses équipes avait effectuée au Maroc du 30 novembre au 10 décembre 2021, ponctuée d’échanges en visioconférence avec M. Akhannouch luimême, l’institution de Bretton-Woods avait, le 9 février 2022, publié un document d’une soixantaine de pages dont sept des vingt-huit points principaux ont été consacrés au NMD: si ses objectifs avaient été qualifiés de “très ambitieux”, le FMI avait objecté qu’il était “important d’être réaliste quant à l’ampleur et au calendrier de l’impact des réformes”. “Compte tenu de l’incertitude quant à l’impact des réformes sur la croissance, de l’existence de complémentarités entre elles et de leur coût élevé attendu, les autorités pourraient devoir soigneusement hiérarchiser et séquencer les réformes sur la base d’un plan de financement adéquat et d’un plan de financement et d’un cadre macroéconomique cohérent et stable,” avait-il estimé. Dans le détail, le NMD nécessitera près de 4% du PIB chaque année, et même 10% à partir de 2030, si l’on se base sur la présentation faite par M. Benmoussa devant le roi Mohammed VI.

Une partie du financement proviendrait de ses retombées directes, dans une sorte de cercle vertueux, mais pour le FMI, c’est à prendre avec des pincettes: à ses yeux, des mesures fiscales sont indispensables, et selon lui, si le Maroc met en oeuvre la loicadre portant réforme fiscale adoptée le 26 juillet 2021 par le parlement, il peut espérer “étendre l’assiette fiscale et augmenter durablement les recettes jusqu’à 2% du PIB à moyen terme”. A ce titre, le FMI a nommément cité “l’amélioration de la neutralité de la TVA, en réduisant les exonérations et les déséquilibres dus au traitement différent des produits importés et nationaux, ainsi qu’en réduisant le nombre de taux d’imposition”, la “réduction des exonérations fiscales, notamment en harmonisant différents régimes fiscaux préférentiels” et l’“amélioration de la progressivité de l’impôt sur le revenu des personnes physiques tout en élargissant l’assiette fiscale, notamment en renforçant la mise en oeuvre de la taxe professionnelle unique pour accroître la formalisation des indépendants et des professions libérales”.

Il a aussi défendu l’impôt sur la fortune, appelant à taxer les successions au-delà d’un certain seuil, et la mise en place d’une taxe carbone qui, par ailleurs, contribuerait à la transition verte du Maroc. Ce qui fait donc du NMD un chantier politique par excellence, en ce sens qu’il nécessitera des gouvernements ayant la charge de son implémentation de mettre les pieds dans le plat. Si l’on en croit le rapport du FMI, le gouvernement Akhannouch privilégierait, plutôt que d’adopter les mesures fiscales que le Fonds lui a recommandées, d’accepter le maintien d’un certain déficit public pendant un certain nombre d’années, étant donné qu’“un assainissement budgétaire plus rapide pourrait nuire à la reprise et saper la mise en oeuvre des réformes indispensables” -c’est ce que le document rapporte littéralement-; ce qui revient au maintien d’un statu quo pas nécessairement profitable à l’économie nationale, tant s’en faut. Le risque étant tout simplement que le Maroc se retrouve en plein dans le mur. A défaut d’assumer le coût politique des réformes sociales en cours, l’État pourrait bien se retrouver avec une facture à payer non moins salée...