Conflit foncier à Tanger : La malheureuse histoire du quartier "Chouk"


Manifestation des habitants du quartier “Chouk”, le 25 octobre 2023,
devant le tribunal de Tanger.


Depuis fin octobre 2023, plusieurs familles se retrouvent susceptibles d’être expulsés de leur domicile dans un célèbre quartier populaire de Tanger. Une histoire qui défraie la chronique et qui fait réagir jusqu’à la maire de la cité du détroit, qui confie à Maroc Hebdo qu’elle suit de près la situation sur le terrain.

C’est une rumeur persistante qui a commencé à circuler au Maroc depuis fin octobre 2023. Un Israélien d’origine marocaine serait revenu, dit-on, dans son pays natal, plus précisément à Tanger, avec l’idée d’évincer plus de 2.000 familles de leur quartier historique «Benkirane», également connu sous le nom de «Chouk».

Une information qui a gagné du terrain dans le contexte du conflit qui oppose depuis le 7 octobre 2023, le mouvement palestinien du Hamas et Israël. Une première audience liée à cette affaire a déjà eu lieu, mercredi 25 octobre 2023 à la cour de première instance de Tanger. Toutefois, la réalité des choses semble être un peu plus différente.

Nombreuses questions
C’est finalement la société «L.R.A.S IMMOBILIER CHARF STE», localisée à Tanger et détenue majoritairement par la famille El Arbaoui en collaboration, avec un autre associé également marocain, qui a porté plainte en soutenant que les résidents ont illégalement occupé plus de 14 hectares de son terrain. Elle se base sur le numéro de cadastre G/8125 pour affirmer sa propriété légitime sur les terrains. Une affirmation qui, néanmoins, soulève de nombreuses questions, surtout pour les résidents qui y ont établi leurs vies depuis des générations. Ainsi, Omar Brrich, journaliste et désormais porte-parole de la commission des victimes, nous a révélé que «bien que 23 familles aient déjà reçu une communication officielle de la justice, elles ne représentent que la partie visible de cette affaire”. “En effet, le nombre total de maisons concernées s’élève à 1704.

Nombre de ces familles vivent actuellement dans un climat d’incertitude et d’angoisse», expose-t-il. C’est dans ce contexte que Halima, 52 ans, nous a indiqué, avec une indignation palpable, qu’elle et son mari avaient “investi [leur] vie ici, élevant [leurs] enfants dans la maison [qu’ils avaient] achetée il y a 30 ans”. “Nos papiers prouvent sans l’ombre d’un doute notre droit de propriété. C’est inconcevable de penser que nous pourrions être dépossédés de notre chez-nous», poursuit-elle. Mohammed, un sexagénaire au regard perçant, brandit fièrement un document jauni par le temps. «Voici les papiers originaux de ma maison, avec le sceau officiel de l’époque.


Nous avons toujours été des citoyens respectueux des lois. C’est bouleversant de réaliser que notre existence ici est aujourd’hui contestée», fustige-t-il. On peut également voir sur des vidéos largement partagées sur les réseaux sociaux une jeune femme dans les vingtaines, qui crie tout en évoquant les souvenirs de son père. «Il parlait souvent de comment il a construit cette maison de ses propres mains. J’ai encore en ma possession le certificat de propriété qu’il m’a légué. Notre héritage, notre histoire, est intimement lié à ce quartier», confie-t-elle. Karim, un homme dans la cinquantaine, résume le sentiment de nombreuses familles du quartier «Nos parents ont habité ici bien avant l’émergence des grandes sociétés immobilières. Nous avons toutes les preuves nécessaires pour affirmer notre légitimité. Cette situation est tout simplement absurde.»

Ainsi, M. Berrich, nous confirme qu’une commission ad hoc, représentative des intérêts des victimes, a été rapidement mise en oeuvre. Elle se distingue par sa composition multidimensionnelle, englobant des sections dédiées à la juridiction, à la communication et au soutien des résidents touchés. «La particularité et la force de cette commission résident dans le fait que tous ses membres sont originaires du quartier touché. Cela démontre une solidarité locale inébranlable face à cette crise», a souligné Berrich. L’aspect juridique n’a pas été négligé. M. Berrich a indiqué que la cause a mobilisé plusieurs avocats, avec actuellement plus de huit professionnels du droit impliqués directement. «Ils représentent actuellement 18 dossiers majeurs. Néanmoins, il est important de noter que plusieurs familles ont choisi d’emprunter un chemin juridique indépendant, en sélectionnant leurs propres avocats», a-t-il précisé. Pour leur part, la société immobilière, ainsi que leur avocat, Oussama El Ansari, restent injoignables et n’ont pas donné suite à nos multiples appels.


Mounir Limouri,maire de Tanger.


Profondes préoccupations
Face à cette situation, Mounir Limouri, maire de Tanger nous a, pour sa part, confirmé que ce conflit suscitait de profondes préoccupations au sein de la municipalité de la cité du détroit. “Pour aborder ce différend de front, nous avons décidé de nommer officiellement un avocat pour représenter et défendre les intérêts des habitants. Ils méritent une voix solide et compétente dans ce litige,» nous déclare-t-il. Et d’ajouter: «La situation à Benkirane n’est pas simplement un autre cas dans les archives de la ville. Elle résonne profondément en nous, car elle met en lumière le défi constant de garantir que chaque citoyen soit traité équitablement, en dépit des pressions extérieures et des intérêts commerciaux. »

Lorsqu’il est question du rôle de la municipalité et de son engagement envers les décisions judiciaires, M. Limouri assure avec conviction: «Nous sommes une institution qui respecte profondément la primauté du droit. Nous accueillerons et respecterons toute décision judiciaire. Cependant, il est impératif de clarifier que notre engagement envers les résidents de Benkirane demeure inébranlable. Nous ne resterons pas en marge alors que leur foyer est menacé.» À l’approche de la prochaine audience fixée au 8 novembre 2023, l’ambiance est empreinte de doute et d’incertitude. Les enjeux sont élevés, et les zones grises de l’affaire demeurent. Les résidents et toutes les parties impliquées attendent avec impatience que justice soit faite et que la vérité éclate enfin.

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