Conférence économique de Manama sur la Palestine

Rabat entre deux eaux

Le Maroc a finalement pris part à la conférence sur la Palestine de Manama, mais seulement à minima. L’opinion publique veille au grain.

Une conférence pour les Palestiniens, mais sans les Palestiniens: c’est en effet, en résumé, l’étrange rendez-vous qui s’est tenu ces 25 et 26 juin 2019 à Manama à l’instigation de l’administration américaine. Comme elle l’avait annoncé le 22 mai 2019, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui regroupe les principales organisations palestiniennes, n’a pas répondu présent dans la capitale bahreïnie. Sans parler du Hamas, qui contrôle la bande de Gaza -la Cisjordanie, l’autre territoire palestinien non encore totalement colonisé par Israël, étant sous la coupe du Fatah, cheville ouvrière de l’OLP- et qui, de toute façon, n’a jamais été convié puisqu’il est tout bonnement considéré comme étant une organisation terroriste par les Etats-Unis.

A la place des principaux concernés, ce sont donc cinq pays arabes qui se sont retrouvés sur les bords du golfe Arabo-Persique: l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis bien sûr, qui dans le plus grand secret et ce depuis plusieurs mois ont planché avec le gendre et haut conseiller du président américain Donald Trump, Jared Kushner, sur le «deal du siècle» censé mettre fin au conflit israélo-palestinien; l’Egypte et la Jordanie, seuls pays arabes à entretenir des relations diplomatiques avec Israël (depuis respectivement janvier 1980 et octobre 1994) et qui, dans une certaine mesure, ont eu la main forcée après avoir fait montre, pendant un certain temps, de résistance; enfin, le Maroc.

Le cas du Royaume est comparable à celui du Caire et de Amman, dans la mesure où il ne semble pas prendre part de bon coeur à la conférence de Manama: sa participation s’est, de fait, faite à minima, par le truchement d’un simple cadre du ministère de l’Economie et des Finances dont la fonction exacte n’a même pas été précisée, et surtout «sur la base de la position constante et inchangée du Royaume du Maroc, en faveur d’une solution de deux Etats, vivant côte à côte dans la paix et la stabilité, garantissant l’instauration d’un Etat palestinien indépendant, souverain et viable, dans les frontières du 4 juin 1967, ayant Jérusalem-Est comme capitale», comme l’a souligné le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale dans un communiqué publié le 24 juin, à la veille de la conférence.

Il faut dire que l’opinion publique marocaine demeure, dans sa grande majorité, encore acquise à la cause palestinienne, et ce malgré la normalisation de fait s’étant faite depuis plusieurs décennies avec Israël à travers notamment le commerce -quelque 149 millions de dollars d’échanges entre 2014 et 2017 selon des chiffres publiés début novembre par le Bureau central des statistiques (CBS) israélien.

Normalisation de fait
D’ailleurs, le 23 juin, soit deux jours avant la conférence de Manama, une marche nationale s’est tenue à Rabat en opposition au «deal du siècle», considéré par beaucoup comme une tentative d’usurper pour toujours les territoires palestiniens en échange d’une aide financière d’environ 50 milliards de dollars; soit un achat qui ne dit pas son nom.

Par conséquent, une participation en bonne et due forme à la conférence de Manama serait très mal passée; d’autant plus qu’elle aurait permis à des groupes de l’opposition, tel Al-Adl Wal Ihsane, de gagner des points -le mouvement en question a d’ailleurs été un des principaux animateurs de la marche du 23 juin. C’est ainsi qu’après la détente des années 1990, qui avait amené à l’ouverture, dans un contexte marqué par les accords d’Oslo, de bureaux de liaisons bilatéraux à partir de septembre 1994, les responsables marocains ont commencé à fuir comme la peste leurs homologues israéliens, surtout après le déclenchement de la Deuxième intifada fin septembre 2000 -dont une des conséquences avait été la fermeture, le mois suivant, des bureaux de liaison.

Le roi Mohammed VI donne, comme on peut l’imaginer, l’exemple: apprenant la participation du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou au le 51ème sommet de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qu’accueillait début juin 2017 la capitale du Liberia, Monrovia, le Souverain avait préféré annuler le déplacement qu’il y avait prévu alors même que figurait à l’ordre du jour l’adhésion du Maroc à l’organisation.

Brusquer la rue arabe
A cet égard, il faut rappeler que depuis le 12 mai 1979, les rois du Maroc assurent la présidence du Comité Al-Qods, chargé notamment de suivre l’évolution dans la ville de Jérusalem (dont Al-Qods est le nom en arabe), et c’est justement, sans doute, la raison qui a poussé le 29 mai 2019 M. Kushner, accompagné du représentant spécial de M. Trump pour les négociations internationales, Jason Greenblatt, à faire un crochet par Rabat pour s’entretenir au palais royal de la capitale avec Mohammed VI.

Si, le 8 juin 2019, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Nasser Bourita, avait démenti que le Maroc ait été mis dans la confidence du «deal du siècle», dont les grandes lignes n’avaient pas encore été dévoilées, on peut toutefois imaginer que les deux responsables américains ont dû en brosser certains traits devant le Roi: ce dernier avait, ainsi, été chaleureusement salué pour sa «sagesse» par M. Greenblatt, qui s’était épanché à ce sujet sur Twitter. A-t-il tenté de dissuader les deux responsables américains de prendre une direction susceptible de brusquer la rue arabe et de compliquer la situation davantage que de la régler? On peut l’imaginer, la sagesse commandant, pour l’heure, d’explorer des voies autrement classiques...

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