Les échanges avec les femmes, les hommes et les enfants ont été riches en émotions

Chronique d'Elmahdi benabdeljalil : Comprendre la douleur ressentie des rescapés

41 de nos enfants, frères et soeurs, sont décédés le 8 septembre 2023 au douar Jajgalt, Commune Tafingoult Province Taroudant après le tremblement de terre qui a causé plus de 3.000 morts et 6.000 blessés dans plus de 5.000 douars.


Cette semaine j’écris de chez moi à Casablanca, après un second séjour à Taroudant au douar Tajgalt, dans lequel nous avons initié la semaine dernière notre première action d’accompagnement psychologique.

Cette seconde immersion dans une zone sinistrée à cause du séisme a été plus difficile que ce que je pouvais imaginer, et il m’a fallu plus de deux jours à mon retour samedi soir pour récupérer un peu émotionnellement, et calmer les larmes qui coulaient sur mon visage, la colère que j’ai ressentie, et le désarroi que j’ai effleuré à quelques reprises. Je suis parti heureux à l’idée que nous allions enfin permettre aux habitants du douar Tajgalt d’évacuer quelques émotions enfouies dans la résilience, l’acceptation et la foi merveilleuses dont ils font tous preuve. Cela étant, je savais que les conséquences de ce trauma terrible allaient commencer à se manifester, et le fait de pouvoir enfin initier ce pilote avec nos partenaire l’Art de vivre et l’Association internationale des valeurs humaines, accompagnés par nos psychologues bénévoles Mounya Rhiati et Nezha Sbaï Idrissi, était un grand réconfort. Les échanges avec les femmes, les hommes et les enfants ont été riches en émotions, et les pleurs ont fusé ici et là, permettant enfin de pouvoir laisser partir certaines traces de ces terribles pertes, vu le nombre impressionnant de décès, surtout parmi les enfants.

Nezha nous apporte son témoignage, important à lire, pour comprendre la douleur ressentie des rescapés, et surtout, pour voir comment, ensemble, nous pouvons démultiplier cette action “Art de vivre” et accompagnement de psychologues dans autant de villages que possible. “Accueillis au sein du douar, les enfants et adolescents ont pu ainsi réaliser des créations personnelles durant des séances accompagnées et bienveillantes. La pratique artistique leur a permis de créer des images pour exprimer des sentiments et des émotions profondes. Dans certains cas, le dessin a permis à des enfants d’exprimer leurs émotions à l’oral.

A chaque fin de séance, nous prévoyions toujours un temps d’échange avec les enfants pour parler de leurs dessins et créations. Ce sont lors de ces échanges que certains participants ont évoqué les noms de leurs proches décédés, tandis que d’autres ont partagé des détails marquants tels que la coupure de l’électricité, l’agitation des animaux ou encore la poussière provoquée par la secousse.

“Transformer une douleur en création. En décrivant son dessin, la personne endeuillée peut ainsi traduire en image et ensuite en mots concrets, les sentiments ressentis suite à un traumatisme tel que celui engendré par le séisme du 8 septembre 2023. J’ai pu également procéder à des séances individuelles auprès de différentes personnes touchées directement par le séisme. Ce que j’ai d’abord constaté est que de nombreuses victimes éprouvent une angoisse, de la peur au quotidien. Elles souffrent également dans la majorité des cas, d’insomnie. “Suite à ces séances d’accompagnement, j’ai également pu relever quelques faits précis :

Les femmes ayant perdu des enfants durant ou suite au séisme, font part d’un grand besoin d’aide pour surmonter leur deuil. Elles expriment leur impossibilité à faire face à une telle perte, seule. “Certaines des femmes rencontrées vivent aujourd’hui dans des tentes ou des abris de fortune. Elles expriment leur angoisse et leur sentiment d’insécurité, notamment la nuit.

“Les jeunes filles fréquentant les écoles locales font part de leurs difficultés de concentration suite au séisme. L’une d’elles a partagé un témoignage qui traduit bien ce que ces jeunes filles ou adolescentes ressentent au quotidien: “La classe me rappelle mes amies décédées avec qui je partageais tout, et je n’arrive plus à me concentrer.” “Grâce à cette intervention sur le terrain, nous remarquons qu’il est essentiel d’encourager toutes les victimes à parler de leurs souffrances. Bien que nous présentons beaucoup de témoignages de femmes dans nos exemples précédents, les hommes sont aussi touchés par des sentiments et des angoisses similaires. L’aide apportée à ces personnes leur a permis d’exprimer leurs pensées, leurs émotions et leurs sentiments. C’est par le biais des créations et des témoignages qui sont ressortis des séances que nous pouvons apporter un soutien adapté à chaque personne. Cet accompagnement favorise ainsi une meilleure compréhension des expériences vécues afin de mieux les surmonter.

“Suite à nos interventions dans la province de Taroudant, nous estimons qu’il serait intéressant de prévoir un espace dédié aux thérapeutes. Ces professionnels de l’accompagnement psychologique pourraient ainsi proposer des séances individuelles ou collectives, dans les meilleures conditions et assurer la continuité (une thérapie nécessite du temps pour produire des résultats durables).

De plus, cette intervention sur le terrain a su mettre en évidence l’importance cruciale d’aider émotionnellement et psychologiquement les victimes. Nous sommes intimement convaincus qu’un soutien empathique et professionnel saura apporter une aide précieuse auprès des victimes du séisme. L’expression des émotions au travers de la parole ou bien l’expression artistique leur permettra ainsi de surmonter les difficultés liées au deuil et à l’angoisse quotidienne en vue d’envisager un avenir plus stable et heureux.”

Enfin, je tiens à rendre un hommage à chacun des 41 être qui sont partis le 8 septembre 2023, dans le douar Tajgalt, dans lequel nous commençons à connaître les familles. Nous souhaitons concentrer une partie importante de nos forces et ressources pour les aider à dépasser ce trauma horrible, et se rappeler que ces 41 personnes, ces 20 enfants, sont aussi les nôtres, et que nous avons un devoir, celui de ne pas les oublier, et de tâcher de leur rappeler que leur village est aussi une source d’espoir.



 

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