La clémentine pour passeport

Le travail saisonnier devient un tremplin pour émigrer

À Ouled Taima, on recrute des ouvriers agricoles pour cueillir les clémentines en France. Entre la fuite des cerveaux, des capitaux et des forces de travail, il y a ceux qui quittent le pays et ceux que le pays ne quitte pas.

Dans le flux migratoire que le monde connaît à ses quatre points cardinaux, le Maroc était jusqu’ici considéré comme un pays de transit. Désormais, il est également un pays de résidence. Sauf pour les siens. Ces derniers font plutôt une fixation sur l’autre bord de la Méditerranée et de l’Atlantique. Avant toute interrogation qui confirme ce changement de statut, de multiples écrits, enquêtes et doctes recherches attirent régulièrement l’attention sur ce processus de dépouillement du pays de ses forces de travail et d’innovation.

Un tout dernier fait révélateur de cette réalité a eu pour scène d’observation les Ouled Taima, dans les environs de Taroudant, ainsi que Berkane. Une société française y a planté son quartier général, avec un juteux projet d’emplois dans la cueillette des clémentines, en France.

Libre circulation
Pour 200 postes à pourvoir par les 25 à 45 ans et pour un salaire mensuel de 1.525 euros, soit près de 16.000 dirhams, hébergement pris en charge, les recruteurs venus du Nord ont reçu 2.000 demandes d’engagement souhaité, en quelques jours. Pour faire aboutir son programme, l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) a fait appel à l’ANAPEC marocain. Une démarche saine, comme il y en a peu du même genre en ces temps troubles de la migration à l’échelle mondiale. À l’évidence, la demande est largement au dessus de l’offre. La liberté du commerce international, c’est la libre circulation des biens et des personnes, nous disent gracieusement les théoriciens du libéralisme.

Quant aux praticiens au jour le jour, ils ont rapidement rétréci le cercle en éliminant «les personnes». Le libéralisme à la sauce de la mondialisation, c’est cela, au rythme des embarcations hasardeuses qui chavirent quasiment au quotidien. On peut penser à juste titre qu’il s’agit là d’un retour de manivelle de la vieille colonisation qui a bon dos.

Pour une place au soleil
On a longtemps cru que les candidats marocains à l’émigration clandestine n’étaient pas dans ces boat people; parce que nous aurions dépassé ce cap. Rien n’est moins vrai. L’épisode des Ouled Taima nous a ramenés à la réalité. Nous sommes bel et bien, encore et toujours, un pays émetteur de migrants aussi bien par voie conforme que non conforme. Dans ce nouveau contexte, aux relents internationaux, on ne va tout de même pas demander aux opérateurs privés de France ou même à l’autorité publique de l’Hexagone de résorber le chômage au Maroc et d’endiguer l'exportation de capitaux indus vers la France. Ce serait trop gros même pour une histoire contemporaine à reculons.

Exode quasi universel
Ceux qui ont joué des coudes, au risque de leur vie pour une place au soleil en France, faute de l’avoir dans leur pays, sont loin, très loin de constituer une masse homogène. Ils sont immensément hétérogènes. On y trouve pratiquement toutes les couches sociales du Maroc post-colonial. Ceci pour dire que la dimension quasi universelle du chômage n’atténue en rien notre part de responsabilité dans le même phénomène. Une poignée de chiffres suffit à juger d’une période à travers ses acteurs politiques et ses intervenants économiques. Ils sont pas moins de 5 millions de RME à essaimer un peu partout dans le monde.

Quant aux 38.000 étudiants marocains qui vivent en France, peu d’entre -eux débordent d’enthousiasme à l’idée de retourner au Maroc. Said Amzazi, ministre de l’Education nationale, de la formation professionnelle, de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique, ne s’est pas privé de participer au débat ; particulièrement lors de son intervention à la Chambre des représentants, en début d’année 2019 où il a annoncé que : « Pas moins de 600 ingénieurs font chaque année le choix de quitter le Maroc pour faire carrière à l’étranger ». Une déclaration aux allures d’aveu sur les différents aspects d’une problématique aussi révélatrice que complexe. On en est à se demander ce qui fait voyager cette peuplade migratoire !

La catégorisation n’est pas vraiment difficile, sans être, pour autant, simpliste. Le dernier des mordus de la chose publique mettrait en haut du panier les possédants qui ne sont bien pensants que pour la pérennité de leur fortune. Ils mettent à l’abri leurs avoirs bien ou mal acquis, sous l’ombrelle de systèmes de sécurité bancaires réputés efficaces, discrets et lointains.

Un rêve persistant
C’est d’autant plus facile, par les temps actuels, qu’il existe des îles et des labyrinthes informatiques faits pour ça et vivant de ça. Il ne faut surtout pas compter sur eux pour investir dans des activités productrices d’emplois pour leurs concitoyens.

En dehors de ce cercle formé de virtuoses de la haute finance internationale, les seuls qui comptent sont laissés pour compte. Ceux-là ne démordent pas d’une rêverie d’existence décente. Faute de pouvoir réaliser, ici même, cet objectif au quotidien, ils vont tenter leur chance dans un ailleurs improbable.

La mésaventure, parfois engloutie dans les eaux d’une Méditerranée déchaînée, permet aux survivants de continuer à rêver. Jusqu’à nouvel ordre politique et économique, le rêve persiste; s’il n’est pas réalisable du vivant de ses pionniers, il le sera pour une descendance immédiate; pense-t-on! Car, dans l’ordre établi, il n’y a pas d’issue perceptible pour un futur où le bien-vivre au Maroc serait un peu plus réel que les raccourcis publicitaires.

Il y a fort à parier que les cueilleurs de clémentines ne disparaissent pas dans les limbes d’un crépuscule automnal de France. Une chose est sûre, s’ils veulent quitter leur pays à tout prix, ce n’est pas par une quelconque pulsion apatride. Ils quittent le pays pour avoir de quoi vivre et donner à vivre; mais le pays ne les quitte pas.


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