Clément Steuer : "La place de l’Egypte dans le système régional et internationale devrait rester la même"

Abdel Fattah al-Sissi, débutera en avril son troisième mandat (2024-2030). Dans cette interview, Clément Steuer, spécialiste des systèmes partisans au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, revient pour Maroc Hebdo sur les principaux enjeux du prochain mandat.


Sans surprise, le président sortant d’Égypte, Abdel Fattah al-Sissi, a remporté l’élection présidentielle, lundi 18 décembre 2023, avec 89,6 % des voix. Quels sont les principaux enjeux du prochain mandat, selon vous ?
En réalité, le fait que les trois autres candidats aient cumulé plus de 10% des suffrages exprimés constitue, sinon une surprise, du moins une information pertinente concernant un semblant de pluralisme des opinions et des options parmi les soutiens au régime. Les grands chantiers du mandat qui s’ouvre sont à n’en pas douter la situation économique et sociale (dette, inflation, chômage, pauvreté). Certaines voix au sein du régime demandent par ailleurs avec de plus en plus d’insistance des réformes sur le front des libertés publiques. Des candidats ont ainsi fait campagne sur le thème de la séparation des pouvoirs ou de la libération des prisonniers politiques.

Cette victoire du Abdel Fattah al-Sissi estce une bonne nouvelle pour la communauté internationale ?
Il est difficile de parler de nouvelle lorsque rien ne change à la situation. Le président al-Sissi est largement perçu dans les chancelleries – en particulier occidentales - comme un facteur de stabilité dans la région et un partenaire fiable dans le domaine énergétique (pétrole et gaz, mais aussi transition vers le renouvelable). La place de l’Egypte dans le système régional et internationale devrait rester la même.

A l’inverse, dans quelle mesure ce résultat est-il en contradiction avec les intérêts du mouvement palestinien Hamas ?
Difficile à dire dans la mesure où les dirigeants du Hamas ne s’attendaient pas non plus à un changement à l’issue de ces élections. Traditionnellement, l’Egypte se méfie du Hamas, qui appartient à la « famille » des Frères musulmans. En pratique néanmoins, elle n’a jamais rompu le contact avec cette organisation, ce qui lui confère un rôle quasi-incontournable d’intermédiaire.

Quelle pourrait être la conséquence de cette victoire sur la guerre menée par sur l’offensive que mène l’armée israélienne dans la bande de Gaza?
Je pense qu’il n’y aura pas de conséquences immédiates dans la mesure où les résultats étaient prévisibles et que la continuité ne sera pas interrompue une seule seconde.

Abdel Fattah al-Sissi est un président issu d’un coup d’Etat, en 2013, après avoir renversé Mohamed Morsi, élu un an plutôt à l’issue de la transition post révolution égyptienne de 2011. Pourquoi la communauté internationale est-elle à ce point peu regardante vis-à-vis de ce putsch?
L’Egypte du président al-Sissi est perçue comme un pôle de stabilité, et un partenaire de l’Occident sur les plans énergétique, sécuritaire et migratoire. Le président al-Sissi jouissait il y a dix ans d’une importante popularité dans toute la partie de la population qui s’opposait aux Frères musulmans, et aucune alternative viable à son règne ne s’est présentée jusqu’à aujourd’hui.

Est-ce que les frères musulmans en Egypte jouissent toujours de la même influence, laquelle constituerait une menace pour le complexe militaire à la tête de l’Egypte ?
Non. Ils ont perdu énormément de leur popularité et même de la confiance d’une large partie de l’électorat durant la courte présidence de Mohammed Morsi. En outre, depuis 2013, la répression a démantelé l’organisation, qui n’a sans doute jamais été aussi faible et divisée au cours de son existence, à l’exception peut-être de la période de répression nassérienne des années 1960.

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