La classe politique espagnole devant ses responsabilités

CAMPAGNE ANTI-MAROCAINE EN ESPAGNE

Avec le meurtre de Younes Bilal, la campagne menée depuis plusieurs semaines à l’encontre du Royaume et de ses ressortissants atteint son pinacle outre-Gibraltar. La société civile avertit d’autres risques de crimes racistes si le nécessaire n’est pas fait pour calmer les esprits.

Des meurtres, l’Espagne en connaît tous les quatre matins -un par jour en moyenne. Mais celui dont a été témoin le 13 juin 2021 Puerto de Mazarron, ville de quelque 10.000 âmes de la région de Murcie (sud-est), a particulièrement retenu l’attention des médias locaux mais aussi ceux de ce côté-ci du détroit de Gibraltar en ce qu’il a remis sur le tapis une tendance perceptible depuis belle lurette dans la voisine du Nord: le racisme anti-Marocain. Car la victime, Younès Bilal, 37 ans, a exactement dû sa mort au fait qu’il était un “Moro”, appellation péjorative que l’on utilise en castillan pour stigmatiser les ressortissants du Royaume.

Une teinte de haine
Son assassin, qui répond au prénom de Carlos Patricio -son nom de famille n’a pas été donné- et est retraité de l’armée de l’air, le lui a craché au moment de tirer sur lui trois fois avec son pistolet, suite à une première altercation ayant justement eu lieu en raison de commentaires appelant à la mort de “tous les Moros”. “C’est un crime raciste et xénophobe qui a une teinte de haine,” a reconnu, dans des déclarations rapportées dans l’édition du 16 juin 2021 du quotidien espagnol El Pais, le maire de Mazarron -dont dépend Puerto de Mazarron-, Gaspar Miras.

“L’homme qui a tué mon mari n’a réparé aucun monde, il a détruit une famille et une communauté. Il n’est pas fou,” a pour sa part insisté quatre jours plus tard sur les colonnes du même journal la veuve de M. Bilal, Andrea Hidalgo, par ailleurs mère de l’unique enfant du défunt, Rayan, 9 ans -M. Bilal avait également adopté deux enfants nés précédemment de Mme Hidalgo, Gloria et Javi, âgés de respectivement 13 et 15 ans. Car d’aucuns ont voulu mettre le meurtre de M. Bilal sur le compte de l’excentricité de l’assassin ou encore le fait qu’il était ivre, puisqu’il s’était saoulé plusieurs heures durant avant de passer à l’acte -sa rencontre avec M. Bilal avait eu lieu dès après sa sortie d’un bar, alors que le premier cité était attablé avec des amis à l’extérieur d’un café non loin sur le chemin de sa maison, et cela aurait été selon les témoins la première fois qu’ils se voyaient.

“Mort aux Moros”
M. Miras lui-même, dans ses déclarations à El Pais, a tenu à insister sur le fait que “c’est un fait ponctuel à Mazarron, où 3.000 Maghrébins vivent en harmonie depuis plus de 25 ans, parfaitement intégrés, beaucoup déjà nationalisés (...), avec des enfants espagnols, résidents de Mazarron”.

Difficile toutefois à croire quand on voit le nombre d’incidents anti-Marocains, prenant souvent un aspect anti-Musulman, qu’enregistre désormais chaque année l’Espagne -les Marocains constituaient en 2019, selon une étude de l’Union des communautés islamiques d’Espagne (UCIDE), 38% des quelque 2 millions de Musulmans d’Espagne, devancés seulement, à hauteur de 42%, par les propres citoyens espagnols mais dont une large majorité sont eux-même d’origine marocaine, notamment dans les présides occupés de Sebta et Mélilia. Ainsi, une étude publiée fin novembre 2020 par l’Observatoire espagnol du racisme et de la xénophobie (OBERAXE), relevant du secrétariat d’État aux Migrations, avait relevé que pour 82,8% d’un total de 163 organisations musulmanes espagnoles interrogées, l’islamophobie était devenue massive en Espagne.

Inspiration fasciste
Ce que corroborent les faits, puisqu’on peut faire par exemple référence aux tags laissés par les groupes d’extrême droite sur certains lieux habituellement fréquentés par les Musulmans et donc notamment les Marocains avec justement la même inscription de “mort aux Moros”, sans parler des tentatives d’incendie de mosquées, recensées deux fois en 2020 dans les communes de Manlleu -le 23 juin- et Montcada i Reixac -le 10 septembre-, toutes deux en Catalogne (nord-ouest), la seconde fois ayant même nécessité l’intervention des pompiers.

“J’ai observé [le racisme] dans notre société. Les gens ne sont pas tous égaux aux yeux de certains,” a, à cet égard, raconté Mme Hidalgo dans une interview publiée ce 23 juin 2021 par l’agence de presse turque Anadolu (AA). “Ce n’était pas une dispute qui a mis fin à la vie du jeune Marocain (M. Bilal); ce n’était pas non plus un cas isolé; c’était une conséquence du terreau de la haine qui s’est développé ces dernières années avec la montée des discours extrémistes sur le racisme, la xénophobie, l’islamophobie et la discrimination,” a pour sa part insisté l’Association des travailleurs immigrés marocains (ATIM).

Réponse tiède
Cette dernière, qui comme son nom l’indique regroupe des travailleurs marocains expatriés en Espagne, a notamment visé dans un communiqué en date du 17 juin 2021, bien qu’elle se soit retenue de le nommer directement, le parti Vox, né en décembre 2013 avec notamment des personnalités de l’aile dure du Parti populaire (PP), classé généralement à droite.

Présidé par Santiago Abascal, un Basque dont la famille se revendique ouvertement du franquisme -lui et son père et grandpère ont tous les trois appartenu par le passé au PP-, Vox est régulièrement assimilé à la fameuse Phalange, mouvement d’inspiration fasciste des années 1930 s’étant notamment illustré au début de la guerre civile, et a fait son lit en s’attaquant au Maroc et aux Marocains.

On l’a d’ailleurs beaucoup vu s’agiter ces dernières semaines, avec la crise opposant depuis le 21 avril 2021 Rabat et Madrid en raison de l’hospitalisation dans la ville espagnole de Logrones du secrétaire général du mouvement séparatiste sahraoui du Front Polisario, Brahim Ghali, appelant notamment ce 20 juin 2021 la ministre des Affaires étrangères Arancha Gonzalez à suspendre la “coopération internationale pour le développement (...), y compris toute coopération technique, économique, financière et éducative” avec le Royaume. “La manière actuelle de mener cette crise -passer par le chantage et dépenser 30 millions d’euros- produira les résultats escomptés et la réponse tiède devrait inciter le Maroc à aller plus loin dans le futur,” a, à cet égard, plaidé le concerné.

Ce qui, au passage, en dit long sur la façon dont lui et ses acolytes perçoivent le Maroc, c’est-à-dire plus explicitement un pays qui disposerait en fait d’un “secret agenda” et qui userait de toutes les occasions qui se présentent pour le faire avancer, et ce secret agenda serait si l’on en croit les forums Internet proches de Vox et généralement de l’extrême droite espagnole une re-Reconquista mais cette fois avec comme vainqueur le “Moro”. Vision stéréotypée en somme que d’aucuns, dont notamment le défunt écrivain espagnol Juan Goytisolo, qui a passé la majeure partie de sa vie au Maroc et connaissait parfaitement l’arabe dialectal marocain, vont jusqu’à comparer à l’antisémitisme en vogue dans les années 1930 dans de nombreux pays européens, y compris en Espagne.

“Il est instructif de comparer, comme je l’ai fait en d’autres occasions, l’aversion pour “le Moro sauvage et violent” révélée par les citations de politiciens et d’intellectuels de gauche reproduites par Miguel Martin dans “Le colonialisme espagnol au Maroc” avec les slogans antijuifs des propagandistes du “Glorieux soulèvement national” (déclenché en juillet 1936 par l’armée espagnole contre la République et coup de départ de la guerre civile, ndlr), rassemblé et préfacé par Julio Rodriguez Puertolas dans “Littérature fasciste espagnole”,” exposait, fin juillet 2002, M. Goytisolo dans El Pais, quelques jours après l’incident ayant opposé le Maroc et l’Espagne au sujet de l’îlot Leila, au large du village de Belyounech (préfecture de M’diq-Fnideq).

Rejet atavique
Il ne faut, bien sûr, pas généraliser et dire, comme certains peuvent se risquer à l’avancer, que tous les Espagnols souscrivent à ce discours, et M. Goytisolo luimême ainsi que de nombreux autres intellectuels en sont d’ailleurs des exemples éloquents, mais on peut par exemple s’inquiéter quand on voit que 89% des concernés, après qu’ils eurent été questionnés par le quotidien 20 Minutos au sujet de la crise avec le Maroc, ont déclaré ne pas voir en celui-ci un “partenaire loyal et crédible”, y compris au sein des électeurs de gauche du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) -88,2%, tandis que ce taux augmente jusqu’à 97,2% chez les sympathisants de Vox.

Serait-il vraiment question d’un “rejet atavique du Moro”, comme le dénonçait, toujours dans son texte dans El Pais, M. Goytisolo? Ou, plus conjoncturellement, d’une “campagne de diabolisation marocaine par les principaux médias, amplifiée à travers les réseaux sociaux”, comme, pour sa part, l’a souligné ATIM dans son communiqué, où elle a par ailleurs aussi regretté que le meurtre de M. Bilal n’ait “pas fait les grands titres [des journaux espagnols] ou reçu le traitement qu’il mérite en raison de sa gravité”?

Les choses ne doivent, en tout cas, pas aller encore plus loin qu’elles ne le sont déjà et chacun se doit de fait d’assumer ses responsabilités. Aussi grave que puisse être la crise entre le Maroc et l’Espagne, le plus important est qu’elle demeure strictement politique et ne vienne pas endeuiller des familles comme celle de M. Bilal, Marocains et Espagnols appartenant quoi qu’on veuille et en dépit des vicissitudes de l’Histoire à une seule et même communauté de destin...