Cinéma marocain : Quelle recette pour un succès durable?

Pour les observateurs, le prix obtenu par Asmae El Moudir à Marrakech est loin de constituer un cas isolé mais illustre une lame de fond qui fait que le cinéma marocain est en train de se hisser au plus haut niveau international. Reste que des défis structurels empêchent encore sa pleine éclosion économique, notamment eu égard au niveau du marché national.


Cette année 2023, le Festival international du film de Marrakech (FIFM) aura donc été le théâtre d’un moment historique: l’obtention par la réalisatrice marocaine Asmae El Moudir de l’Étoile d’or pour son long métrage “La Mère de tous les mensonges», une première pour un film marocain. De plus, Kamal Lazraq, avec «Les Meutes», partageait, lui, le prix du jury avec l’Algéro-Française Lina Soualem pour «Bye bye Tibériade». Comme l’estiment beaucoup d’observateurs, le cinéma marocain en serait-il à un tournant?

Il faut dire aussi que cette édition avait, à son tout départ, également rendu un hommage appuyé à l’acteur et réalisateur Faouzi Bensaïdi, récompensant son influence et sa carrière remarquable dans le monde du septième art. Sa dernière oeuvre, “Déserts”, sortie dans les salles de cinéma le 20 septembre 2023, a été projetée au cours du festival, offrant une rétrospective fascinante de sa trajectoire artistique qui dépasse le quart de siècle.

Ainsi, la 20ème édition du FIFM aura été particulièrement remarquable pour le cinéma marocain. Critique de cinéma, Mohammed Bakrim croit savoir, dans des déclarations qu’il a accordées à Maroc Hebdo, que «le cinéma marocain prend une place de plus en plus importante sur l’échiquier international, marqué par une diversité générationnelle et esthétique, du cinéma d’auteur radical au cinéma populaire et commercial”.

La mise en avant, au cours du FIFM, des talents marocains, représente à ses yeux un choix stratégique qui va représenter une locomotive pour le cinéma marocain, lui offrant une place de plus en plus importante dans l’univers cinématographique.

En 2022, le secteur du cinéma au Maroc a connu une dynamique intéressante, tant sur le plan culturel qu’économique. Les productions cinématographiques marocaines ont généré des recettes notables de 27,56 millions de dirhams. Cependant, malgré cette réussite économique, il apparaît que les films marocains n’ont capté que 36,19% de la fréquentation totale des salles de cinéma, à en croire en tout cas le dernier rapport disponible du Centre cinématographique marocain (CCM), suggérant que le cinéma national doit encore conquérir une part plus importante du marché local. En effet, le public marocain semble moins faire confiance à la production cinématographique nationale qu’à celle de Hollywood, Bollywood, l’Égypte, la Turquie ou encore la lointaine Corée du Sud. En outre, le nombre d’entrées n’a pas dépassé le 1,5 million sur toute l’année, ce qui représente moins de 4% de la population.


Salles de cinéma
A cela s’ajoute le fait que quand on décide d’aller voir une nouveauté au cinéma, on est souvent déçus par l’absence de salles cinéma dans la majorité des villes du royaume. En effet, le Maroc compte aujourd’hui seulement 27 salles de cinéma, soit une diminution de 18% par rapport à 2014. Une baisse qui est à la fois due à la désertion du public et à la disponibilité des films sur des supports comme les DVD, Internet, Netflix, avec pour effet final une chute des recettes aux guichet.

A ce propos, le directeur du CCM, Abdelaziz El Bouzdaini, nous a indiqué que le Centre, en partenariat avec le département de la Communication, avait lancé un projet ambitieux pour la création de 150 nouvelles salles de cinéma, avec l’objectif de revitaliser l’engagement du public. ”En partenariat avec le privé, nous envisageons de créer plus de 25 complexes cinématographiques, équipés de plusieurs écrans, et ce dans différentes villes», révèle aussi Abdelaziz El Bouzdaini. L’initiative vise également à rouvrir des salles fermées et à restaurer celles classées patrimoine comme le cinéma Rialto à Rabat.

Dotée d’un budget de 240 millions de dirhams (MDH), une cité du cinéma est par ailleurs prévue à Ouarzazate. Elle doit comprendre des studios, des laboratoires et des installations de post-production qui n’existaient pas auparavant au Maroc. «À partir de 2024, nous augmenterons le soutien à la production, en mettant l’accent sur l’encouragement des femmes, des jeunes et des films d’action,» ajoute Abdelaziz El Bouzdaini, évoquant une révision de la formule de soutien à la production, tout en soulignant qu’ils ont lancé trois projets de loi pour moderniser l’industrie. Le CCM travaille également à la création d’une cinémathèque nationale pour la sauvegarde des archives et la récupération des fonds cinématographiques à l’étranger.

Coproductions internationales
En parallèle aux réalisations individuelles et aux initiatives gouvernementales, le cinéma marocain connaît également une transformation dans sa production et sa distribution. Une tendance notable est l’augmentation de coproductions internationales, ouvrant ainsi la voie à une plus grande diversification des financements et à une exposition internationale accrue pour les films marocains. «Nous encourageons la coproduction avec des pays comme la Bulgarie et développons des collaborations avec d’autres centres cinématographiques mondiaux,» précise Abdelaziz El Bouzdaini. Cette approche serait de nature à renforcer non seulement la qualité de la production, mais également de contribuer à un dialogue culturel plus riche avec d’autres industries cinématographiques, notamment celles africaines.

Enfin, le cinéma marocain s’oriente vers une exploration plus approfondie de thèmes sociaux et culturels contemporains. Cette évolution narrative, captant l’essence des expériences marocaines, pourrait favoriser une connexion plus forte avec le public local, tout en offrant une perspective unique sur la scène mondiale. Cette approche est d’ailleurs palpable dans les oeuvres primées au FIFM, où la narration et l’esthétique transcendent les tendances commerciales pour toucher le coeur et l’esprit du public. «Le cinéma n’est pas une question de demande de marché, mais un art à part entière», assure, à cet égard, Mohammed Bakrim.

Si l’attrait pour les productions commerciales et les comédies reste, du côté du public marocain, indéniable, une affinité croissante se dessine également pour le cinéma d’auteur, qui invite le spectateur à devenir un acteur engagé dans l’expérience créative. La question qui se pose désormais est de savoir à quel moment le paysage cinématographique national parviendra à captiver pleinement son public, en garantissant un engagement continu envers l’innovation, la diversification des thèmes et des méthodes de production, ainsi qu’une attention renouvelée à la formation et à l’éducation, essentiels pour maintenir la dynamique actuelle et pour que d’autres Asmae El Moudir soient primés dans les plus grands festivals du monde.

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