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Les choix économiques à long terme des autorités publiques en cause

Pourquoi l'Etat doit changer


Mohamed Benchaaboun et Abdellatif Jouahri.

Si les autorités marocaines persistent dans leurs recettes actuelles, elles pourraient tout simplement rater l’opportunité que représente la pandémie de Covid-19 pour changer de cap

Driss El Azami El Idrissi le dit dans l’interview qu’il nous accorde cette semaine: les Marocains sont, en ce moment de pandémie de Covid-19, plus que jamais préoccupés et occupés à discuter des choix fondateurs devant présider aux politiques publiques de leur pays. “Un phénomène sain et même souhaitable,” avance l’ancien ministre du Budget. On pourrait, en fait, en dire autant de tous les pays du monde, car cette pandémie est rien moins qu’en train de bousculer l’ordre économique international dans son entièreté, sa matrice idéologique faite notamment de libre-échangisme et de dépenses publiques réduites à leur plus simple expression, et l’on se trouve à se remémorer les multiples dimensions de l’Etat autres que régaliennes et du rôle éminemment social qu’il peut jouer tant dans les périodes de disette comme celle que nous éprouvons actuellement que, potentiellement, au temps de la prospérité.

Modèle de développement
A ce titre, on pourrait citer la récente sentence de l’économiste en chef de “Natixis”, Patrick Artus, prononçant “la fin du “capitalisme néolibéral” qui avait choisi la globalisation, la réduction du rôle de l’Etat et de la pression fiscale, les privatisations, dans certains pays la faiblesse de la protection sociale.” En tout état de cause et en mettant de côté l’effroyable drame humain qui se joue et des morts qui avaient fait couler jusqu’aux larmes du chef du gouvernement au parlement le 13 avril 2020, on se risquerait même à avancer que la pandémie ne pouvait mieux tomber pour le Maroc, alors que le Royaume se trouve depuis le début de l’année 2020 dans une dynamique de débat -momentanément, certes, mise en sourdine- afférente à son modèle de développement, suite à l’installation de la commission Benmoussa par le roi Mohammed VI le 12 décembre dernier.

Car oui, l’on se rend compte (se rappelle?) que la mondialisation n’est pas forcément heureuse; qu’en temps de crise, ceux-là même qui la défendent ne manquent aussitôt pas de se parer des habits du protectionnisme; et si jamais les choses reprennent là où elles étaient à la fin de la pandémie, si le succès se trouve même, pour certains, de nouveau au rendez-vous, cela ne voudra pas dire que pour autant il n’est nul ver dans le fruit. Les mesures prises par le Maroc au cours des dernières semaines ont, de l’aveu général, été courageuses et salutaires, et point là de tressage de lauriers malvenu car des médias internationaux de la trempe du Canard enchaîné, qu’on ne pourrait pour le moins pas taxer de complaisance, ont également franchi le pas de saluer “l’exemple marocain”. Ces mesures ont surtout été rapides: là où des pays autrement développés, avec des systèmes de santé à l’avenant, ont laissé traîné les choses et trouvent aujourd’hui toute la difficulté du monde à se sortir de la pandémie, le Maroc a, lui, préféré couper court à la menace représentée par la propagation du Covid-19 au sein de sa population et, dès le 20 mars, décrétait l’état d’urgence sanitaire, encore en cours pour au moins le 20 mai prochain.

Changement de logiciel
Le rôle particulier du Comité de veille économique (CVE) mis en place le 11 mars par le gouvernement pour parer aux effets néfastes et ravageurs de la crise économique due à la pandémie est, dans ce sens, indéniablement à mettre en avant, et même si le cheminement du comité n’a pas été sans accrocs, au titre desquels on pourrait notamment citer la passe d’armes de fin mars entre la CGEM et le groupement des banques, l’ensemble fait, à tout le moins, mouche. Mais encore? Se donner les moyens de résoudre les problèmes posés dans et par l’urgence est une chose, mais quid des défis structurels, en l’occurrence ceux qui se rapportent à la gestion macroéconomique de l’Etat et de son implication sur le long terme? Ces défis, qui avant même le déclenchement du Covid-19 avaient amené l’autorité politique à appeler à l’actualisation du modèle de développement, commandent d’abord et avant tout une transformation paradigmatique et un changement de logiciel sans lequel l’Etat sera toujours condamné à reproduire les mêmes erreurs, avec les mêmes effets indésirables par voie de conséquence. Dans l’interview que nous avions faite de lui pour notre numéro du 17 avril, le chercheur en sciences sociales Rachid Achachi avait parlé “de produire un «logos marocain””. Or, ce qu’il y a lieu de constater est que c’est toujours l’ancien “logos” qui continue de dominer.

Sortie de crise
La maîtrise budgétaire est toujours d’actualité. N’étaient les pressions, il est dit que Mohamed Benchaâboun serait même passé à l’austérité. Un suicide raté de peu finalement, sachant que le Maroc a pour particularité de dépendre, à plus d’un tiers de son PIB, de l’investissement public par le biais de la commande de l’Etat. Ce qui n’enlève pas qu’un arrêt de nombre de dépenses jugées “non-essentielles” a été décidé par le gouvernement le 14 avril. Et que dire de la LPL sur laquelle le Maroc a finalement tiré le 7 avril après que le FMI l’a reconduite à son profit trois fois depuis 2014 et ce, officiellement, pour protéger le dirham et maintenir la balance des paiements à un niveau de déficit “acceptable” -de -33,3 milliards de dirhams en 2019-? M. Benchaâboun et Bank Al Maghrib (BAM), dans le communiqué qu’ils avaient publié le lendemain de leur décision, avaient notamment mis l’accent sur le fait que cette dernière ne grèverait en rien la dette publique, qui déjà dépasse les 81% du PIB selon la Cour des comptes.

Y avait-il toutefois urgence? Car la LPL, si elle peut faire figure de mal nécessaire susceptible de protéger le Maroc de tout éventuel choc sur ses devises comme justement celui dû actuellement au Covid-19, pouvait tout compte fait être utilisée ultérieurement au cas où d’autres recettes n’auraient pas d’abord marché. Rien n’empêchait par exemple de réduire, voire carrément d’interdire certaines importations non-nécessaires par les temps qui courent, et notamment celles s’inscrivant dans la logique du dumping. Il aurait ainsi été possible de s’en ouvrir à l’OMC pour demander des dérogations, même à titre temporaire. Surtout, la LPL n’est, pour le moins, pas gracieusement offerte, et appelle en échange à des politiques publiques d’un certain bord qui, selon nombre d’observateurs, n’ont pas été étrangères aux mouvements sociaux qu’a connus le Maroc au cours des dernières années, d’Al-Hoceima à Jerada. Et puis, l’on apprend que le gouvernement est en train de confier à certains cabinets étrangers le soin de lui peaufiner sa stratégie de sortie de crise, alors que les stratégies sectorielles mises en place dans les années 2000 par ces mêmes cabinets se sont avérées, dans beaucoup de cas, de retentissants échecs. Ce qui laisse à penser que le Maroc pourrait encore longtemps continuer de tourner en rond, et que les leçons d’aujourd’hui pourraient, hélas, ne jamais être complètement assimilées...