Chikha et fière de l'être

Polémique autour de la série télévisée l'maktoub

Le rôle d’une chanteuse populaire digne, magistralement interprété par l’actrice Dounia Boutazout dans L’Maktoub, une série ramadanienne, a été vivement critiqué par le prédicateur Yassine El Amri. Le Cheikh a provoqué toute une polémique autour des stéréotypes et préjugés attribués à la chikha.

“Nos jeunes doivent être fiers de leur pays, et ils doivent avoir au moins un module de 30 ou 40 heures pour connaître leur patrimoine musical. Je n’ai pas de complexe à le dire: notre musique est magnifique dans tous ces genres, du malhoun aux chikhat … pourquoi vous rigolez? Ce patrimoine est une fierté pour notre pays”. Le ton sérieux mais tout autant amusé, même le ministre de l’Enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de l’innovation, Abdellatif Miraoui a mis son grain de sel, mardi 26 avril 2022, dans la fameuse polémique en cours depuis une dizaine de jours, autour du personnage de chikha dans la série “L’Maktoub”, diffusée sur la chaîne marocaine 2M.

Difficile de rester indifférent, faut-il avouer, devant le plus grand sujet de discorde dans le Royaume actuellement. Une querelle qui a déchaîné les passions sur les réseaux sociaux avant de gagner rapidement les médias nationaux et même arabes. Aux origines de la polémique, une vidéo du très populaire prédicateur Yassine El Amri, dans laquelle celui-ci accuse la chaîne 2M de vouloir pousser les Marocains à “normaliser” avec le métier de chikha. Il poursuit sa croisade contre la chaîne et qualifie les médias audiovisuels de “chiens”, tout en regrettant que la série en question présente la protagoniste, une chikha, comme un modèle de maman ayant réussi à bien élever sa fille, et que cette dernière et fière d’elle.

Logique de prédicateur
Yassine El Amri est donc catégorique: une chikha, cette chanteuse et danseuse populaire faisant partie du patrimoine culturel marocain depuis des siècles, n’est qu’une “dépravée”, qui ne peut en aucun être digne de respect. Encore moins être représentée dans une production télévisuelle de manière positive ou même neutre. D’autant plus que le mois sacré de Ramadan ne doit pas être “profané” par la diffusion de programmes pareils, pour rester toujours dans la même logique du prédicateur et de ses très nombreux fans, voire fanatiques. Puisqu’ils étaient des milliers si ce n’est plus, à lancer une violente attaque virtuelle à coup de commentaires blessants et insultants sur les réseaux sociaux, en soutien à leur cheikh adulé et contre leurs “adversaires” parmi les défenseurs du personnage de la chikha et de l’actrice qui l’interprète la série “L'Maktoub”, Dounia Boutazout.

“Acceptes-tu que ta mère, ta soeur, ta fille ou ton épouse soit une chikha?”. Voilà donc l’interrogation fatale, un joker que les pro-prédicateur brandissent dès qu’ils ressentent le moindre signe de divergence ou de résistance chez leur interlocuteur. Une question qu’ils assènent d’emblée, assurés de leur “victoire” dans le “débat”, si l’on peut vraiment appeler ainsi. Puisque l’échange sérieux d’idées a été très vite éclipsé par une avalanche d’injures et d’accusation d’être des “ennemis” de l’islam et d’encourager la débauche.

L’interminable conflit
Alors, team cheikh ou team chikha? Telle est la grande question qui a dominé l’espace public, au point de reléguer tous les autres sujets pressants, comme la hausse des prix des carburants et des denrées notamment, au second plan. L’interminable conflit entre “conservateurs” et "progressistes" a trouvé l’occasion de refaire surface, après de précédents rounds autour de l’avortement, des relations hors mariage, de l’héritage et tant d’autres sujets encore polémiques qui agitent le Royaume de temps à autre. Le choc “cheikh contre chikha” a été donc l’occasion de revisiter les réalités de la société marocaine.

Le soutien populaire massif dont jouit Yassine El Amri sur les réseaux sociaux depuis le déclenchement de cette polémique rappelle que le discours moralisateur puisant dans une certaine lecture de la religion musulmane domine les consciences de beaucoup de Marocains, notamment les jeunes. De quoi inquiéter de nombreux artistes et autres acteurs du milieu culturel, qui n’ont pas pu cacher leur amertume en voyant une bonne partie de la population renier une composante de son patrimoine artistique et civilisationnel, en l’occurrence la chikha et son art.

Mais ce constat reste incomplet, car de l’autre côté les chiffres confirment encore une fois cette sorte d'hypocrisie" qui anime les esprits. En effet, “L'Maktoub” est devenu la série la plus suivie de l’histoire de la télé marocaine. Ils étaient près de 7,5 millions de téléspectateurs à voir le premier épisode avant de passer à plus de 9,6 millions pour le huitième épisode. Un chiffre jamais atteint auparavant par une série diffusée sur 2M. Même son de cloche sur internet, où chaque épisode de la série totalise plus de 3 millions de vues sur la plateforme en moyenne Youtube de 2M. Derrière les portes fermées, les admirateurs de la chikha et de l’art, dans toutes ses formes, ne seraient donc pas si minoritaires que ça.

Une campagne misogyne
Il serait naïf de croire que l’attaque menée par Yassine El Amri contre “L'Maktoub” ne concerne que la série ou son personnage représentant une chikha. C’est surtout l’expression de l’animosité d’un certain courant au sein de la société marocaine envers toute forme d’art, notamment le chant et la danse, ou même le cinéma et autres formes de productions audiovisuelles. En témoignent les vagues répétées de critiques contre les chaines marocaines, notamment 2M, les accusant de propager des valeurs étrangères à la société marocaine. Il n’est pas étonnant d’ailleurs de voir le même prédicateur comparer, dans une vidéo plus ancienne, la musique à du “goudron ou du plomb” bouillants qui brûlent les oreilles de ceux qui l’écoutent. Le tout devant une audience aussi admirative que passive.

Les anti-El Amri ont trouvé, quant à eux, un malin plaisir à faire ressortir un passage d’un discours royal remontant à août 2016, dans lequel le roi Mohammed VI critique et démonte les discours extrémistes sur les questions de l’art,-la musique précisémentet le jihad, pour répondre au propos du cheikh.

Outre les divergences autour de la question de l’art, l’emballement des fans de Yassine El Amri a été la triste occasion de voir l’expression d’une autre forme d’animosité: celle envers la femme. La campagne qui a suivi la sortie du prédicateur a été particulièrement misogyne et imprégnée d’un discours très hostile contre les femmes, voulant réduire celles-ci à un certain rôle défini, où elles n’ont pas le droit de faire entendre leurs voix, encore moins de chanter et de danser.

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