Les chiffres officiels sur le chômage au maroc pointés du doigt

Une fausse embellie

Après plus d’un an et demi de performances négatives, le chômage au Maroc baisse enfin. Du moins selon les chiffres du Haut commissariat au plan (HCP). Faut-il vraiment crier victoire?

“Ça commence à faire trop, là! J’ai beau chercher, il n’y a rien”. Achraf parvient à peine à cacher son désespoir. Depuis quatre mois maintenant, le jeune homme de 31 ans passe ses journées à chercher un emploi. Mais ça ne passe pas. «Les très rares opportunités que je croise dans mes recherches ne correspondent pas à mes exigences salariales, et globalement à mes attentes», martèle celui qui a déjà derrière lui une demi-douzaine d’années d’expérience dans le domaine des ressources humaines.

Des Marocains dans la même situation, il y en a par dizaines de milliers, voire plus. Des jeunes mais aussi des moins jeunes, femmes et hommes, diplômés ou pas. Et dans presque tous les secteurs d’activité. Personne n’a été épargné par les effets de la pandémie du Covid-19 sur l’économie nationale, et par conséquent sur le marché de l’emploi.

Nouvelle surprenante
Pourtant, début novembre 2021, une «bonne» nouvelle vient annoncer une probable approche du bout du tunnel. Un chiffre sur lequel tous les yeux sont rivés: le taux de chômage dans le Royaume. C’est donc par la voie officielle et habituelle, le Haut-Commissariat au plan (HCP), que l’on apprend que le chômage a baissé sur le plan national de presque un point. L’instance publique révèle donc que le taux est passé de 12,7% au troisième trimestre de 2020 à 11,8% au troisième trimestre 2021.

Une évolution assez surprenante à plus d’un égard. Tout d’abord, il faut noter en effet qu’il s’agit là de la première baisse du chômage selon les chiffres du HCP depuis le début de la crise sanitaire, tandis que les chiffres dévoilés au calcul précédent, au deuxième trimestre 2021, c’est-à-dire il y a à peine trois mois, confirmaient toujours la tendance haussière du taux de chômage enclenché par le Covid-19. D’autant plus que les principaux indicateurs de l’économie nationale ne montrent toujours pas de gros signes de redressement qui soient assez significatifs pour renverser la courbe du chômage.

Des chiffres flatteurs
Pour l’économiste Mehdi Lahlou, plusieurs éléments sont à prendre en considération pour s’apercevoir de la réalité du marché du travail au Maroc. Il faut tout d’abord prendre en considération l’omniprésent phénomène du chômage déguisé, ou sous-emploi. Ainsi, des dizaines de milliers de Marocains qui ne travaillent que très peu d’heures par jour ne sont pas considérés comme chômeurs. Du moins sur le plan théorique et des statistiques officielles.

Par ailleurs, en milieu rural, où le taux de chômage a toujours été nettement plus bas selon les chiffres officiels, 5,2% au troisième trimestre 2021, contre 16% en milieu urbain, le travail domestique cache une réalité moins flatteuse, estime l’économiste. «En plus de cela, il est difficile de parler d’une baisse du chômage alors que la pluie se fait toujours attendre, et que le secteur agricole reste le premier pourvoyeur de postes d’emploi pour l’économie nationale», s’alarme M. Lahlou. Les estimations du nouveau gouvernement pour l’année 2022 ne laissent pas prévoir une amélioration sensible. Le Projet de loi de finances de l’année prochaine table sur une croissance d’à peine 3,2%, ce qui permettrait de créer environ 80.000 nouveaux emplois en un an. C’est nettement en dessous du 1 million d’emplois promis par le nouvel Exécutif d’ici 2026, soit 200.000 postes créés par an en moyenne.

La réforme s’impose
Mais outre la capacité de l’économie à générer de nouveaux emplois, c’est surtout sa capacité à les préserver qui inquiète, notamment dans le contexte de la crise sanitaire. «On assiste à des vagues de licenciements massifs. C’est un chômage que les données officielles ne montrent pas. La crise économique est la cause première, mais on constate aussi qu’il y a de plus en plus de gens qui perdent leur emploi à cause de leur activité syndicale», regrette Miloudi Moukharik, secrétaire général de l’Union marocaine du travail.

Il faut dire que les chiffres avancés par le HCP ont souvent été pointés du doigt par certaines parties, qui remettent en question les méthodes de calcul adoptées par cette institution. «Qu’il s’agisse du chômage ou même d’autres indicateurs, nous accordons peu, si ce n’est aucune importance aux chiffres avancés par monsieur Lahlimi », assène Miloudi Moukharik. Il serait alors temps pour le HCP, présidé par Ahmed Lahlimi depuis 2003, de revoir sa méthode de travail. C’est d’ailleurs la plus haute autorité du pays, le roi Mohammed VI, qui a lancé un appel dans ce sens.

Lors de son discours du 8 octobre 2021, à l’occasion de l’ouverture de la nouvelle législature, le Souverain a estimé que l’action de cette institution doit être «adossée à des normes rigoureuses et à des outils modernes de suivi et d’évaluation». L’objectif sera alors d’aboutir à «une refonte substantielle» du HCP dans la perspective d’en faire «un mécanisme d’aide à la coordination stratégique des politiques de développement et d’accompagnement de la mise en oeuvre du modèle de développement», précise le Souverain.

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