Cherkaoui Roudani : "L'Algérie suit une tactique de géo-terrorisme afin de séparer les Touareg de l'Algérie de ceux du nord du Mali et du Niger"


Cherkaoui Roudani, expert en géostratégie et sécurité.


La montée des tensions dans l’espace touareg a fini par trahir la politique algérienne au Sahel, qui consiste en une exportation volontaire du terrorisme. Une stratégie qui a fini par se retourner contre Alger, qui fait désormais face à un foyer de rébellion dans le Sa-hara central. Entre-temps, le Maroc garde une posture de non-ingérence.

Quelle analyse faites-vous de la situation actuelle dans les territoires touaregs occupés par l’Algérie ?
La question des Touaregs dans les régions de Hoggar, Kel Ajjer et Kel Ahaggar, qui sont des régions très importantes dans le sud de l’Algérie, est très complexe, que ce soit sur le plan économique, politique ou social. Le sud de l’Algérie est une région très riche, exploitée par le système algérien, qui marginalise sa population. Cette situation a souvent entraîné des contestations... Ce qui fait que l’Algérie a toujours cherché à créer une zone tampon dans le sud, entre les mouvements Touaregs présents dans le nord du Mali, le Tchad, la région de Tombouctou et le Niger, et ceux présents en Algérie.

En raison de l’instabilité politique dans la région et dans la sous-région, le Mouvement Touareg dans le sud de l’Algérie revendique des droits politiques, économiques et culturels, étant donné qu’ils sont également victimes de marginalisation et de discrimination. Face à cette situation, l’Algérie a choisi une approche coercitive en essayant de marginaliser encore davantage cette population. En outre, dans le sud de l’Algérie, plusieurs mouvements peu connus demandent l’autodétermination, comme le mouvement de Tamenrasset, et il existe une large solidarité et un soutien envers les Touaregs, notamment de la part du nord du Mali, du Tchad et du Niger.

Dans les pays voisins, tels que le Mali et le Niger, les Touaregs se contentent de demander l’autonomie. Mais pourquoi refusent-ils d’être Algériens ?
Les Touaregs sont très présents dans la région, du Mali au Niger, en passant par le Tchad jusqu’à la région du Kordofan-Occidental au Soudan. Ils représentent la tribu la plus forte et la plus présente dans la région de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel. Il faut avoir le courage de le dire : le sud de l’Algérie est l’une des régions les moins développées au monde, et au lieu de commencer par son développement, l’Algérie a adopté une approche répressive axée sur la sécurité. Il est évident que, dans ces conditions, les Touaregs ne se sont jamais sentis Algériens en raison de la marginalisation et de la ségrégation dont ils sont victimes. Ils manifestent contre cette situation en créant plusieurs mouvements d’autodétermination, tels que Tamenrasset.

D’ailleurs, les services de renseignement algériens tentent de s’ingérer dans les affaires politiques du nord du Mali, une région également riche afin de saper tous les accords de coexistence entre Bamako et les Touaregs dans le nord du Mali. Cette tactique de guerre par procuration a malheureusement créé une instabilité politique dans le nord du Mali. De plus, l’Algérie suit une tactique de géo-terrorisme en essayant de mettre en place des stratagèmes et d’exploiter certaines dynamiques géopolitiques déstabilisantes pour créer une fracture tribale entre les Touaregs du nord du Mali et du Niger d’une part, et ceux présents en Algérie d’autre part.

Le refus des Touaregs de s’identifier à l’État algérien est donc lié non seulement à la marginalisation, mais aussi à des facteurs politiques, étant donné leur faible représentation dans les institutions politiques algériennes participatives et représentatives. L’Algérie n’a pas de plan de développement pour ces régions, contrairement au Maroc, qui a investi plus de quatrevingts milliards de dirhams dans ses provinces du Sud en mettant en place un modèle de développement économique complet.


Selon vous, quelle position le Maroc devrait-il adopter face aux revendications légitimes des Touaregs sous occupation algérienne, mais aussi face aux revendications du peuple kabyle, qui, comme vous le savez, fait l’objet de la plus longue colonisation de l’histoire de l’Afrique ? Devrait-il ouvertement soutenir l’organisation d’un référendum ?
Le Maroc a toujours adopté une politique étrangère cohérente basée sur la non-ingérence dans les affaires internes des États et le respect de leur intégrité territoriale, y compris envers l’Algérie. Cependant, le Maroc fait face à une campagne orchestrée par le régime algérien visant à créer une instabilité géopolitique dans la région en soutenant les milices indépendantistes du Polisario. Il est alors essentiel de distinguer un État-nation avec ses traditions diplomatiques et sa vision politique, en particulier celle de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui a toujours appelé à exploiter toutes les opportunités de coexistence, de collaboration et de symbiose entre les peuples marocain et algérien, tout en favorisant le développement du Maghreb dans son ensemble, et celui algérien. Malheureusement, l’Algérie n’a pas saisi l’importance de l’union maghrébine.

Les événements en cours dans le sud de l’Algérie relèvent de la communauté internationale, notamment de l’ONU, dont le Maroc est membre, et qui doit agir, en particulier en ce qui concerne les droits de l’homme. La persistance de la fracture entre le régime algérien et les Touaregs peut représenter une menace régionale, compte tenu des liens tribaux forts entre les Touaregs dans toute la région de l’Afrique de l’Ouest.

Il est à souligner également qu’il existe un lien entre le séparatisme et l’émergence de groupes terroristes dans la région, qui pourraient profiter de la situation prévalente. Une approche globale et inclusive est nécessaire pour lutter contre le terrorisme dans cette région, y compris de la part du régime algérien, qui devrait adopter une nouvelle vision en répondant aux revendications de la population touarègue. Sans cela, la situation risque de se détériorer dans la région, notamment au Tchad.

En mars dernier, nous avons appelé au lancement de pourparlers officiels avec la junte algérienne concernant nos frontières bilatérales, qui continuent à ce jour de nous priver de notre Sahara oriental historique. Quel est votre commentaire à ce sujet ?
Plusieurs acteurs régionaux et internationaux ont appelé à une réconciliation entre les deux pays afin de mettre en place des mécanismes de coopération pour garantir la stabilité de la région du Maghreb. Le Maroc, par la voix de Sa Majesté, s’est déclaré prêt au dialogue direct et franc avec l’Algérie. Le Roi a même proposé la création d’un mécanisme politique conjoint de dialogue et de concertation afin de surmonter les différences conjoncturelles à un niveau bilatéral. Des accords ont été conclus en 1974 entre les deux pays concernant la question des frontières orientales, et ces questions revêtent une grande importance, car elles datent même d’avant la création de l’Algérie.

Le Maroc avait refusé de négocier ces questions de frontières avec la France. Le gouvernement de Farhat Abbas et Youssef Benkhadda  était engagé dans des négociations sur la frontières orientales . Avec le coup dEtat orchestré par Boumeddiane, le Maroc a attendu que les choses s’éclaircissent pour entamer le dialogue avec les nouveaux arrivants au pouvoir algérien. En 1974 Boumeddiane a statué sur la légitimité du Maroc sur cet espace du Sahara oriental et  de gisement de Ghar Jbilat, riche en fer, mais l'Algérie n’a pas tenu ses promesses en cherchant de perpétuer ce différend sur le Sahara oriental. De fait, La résolution de ces différends et d’autres nécessite une volonté politique de la part de lEtat algérien pour répondre aux aspirations historiques et du bon voisinage du peuple marocain. C’est la seule voie pour construire un Maghreb capable de jouer son rôle géopolitique et stratégique dans le continent africain et dans l’espace méditerranéen. Il est de mise de souligner que l’affaire des séparatistes du Polisario est une manigance et stratagème algérien d’ordre géopolitique pour laisser ses questions de frontières orientale  en sourdine et opérer ainsi une fuite en avant.

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