Le cinéma marocain aujourd’hui

Chronique de Talal Selhami : Le chemin de croix d'un cinéaste marocain

Faire un film coûte énormément d’argent; heureusement l’État soutient le cinéma par le biais du Centre cinématographique marocain.


Qu’un film marocain, en l’occurrence “La Mère de tous les mensonges” d’Asmae El Moudir, remporte l’Étoile d’or du Festival international du film de Marrakech (FIFM), qui se place désormais clairement sur l’échiquier mondial de l’industrie cinématographique, c’est bien pour nous, cinéastes du Royaume, un signal fort. Et c’est sans doute aussi un événement très parlant par rapport à l’évolution de notre cinéma.

De toute évidence, quelque chose est en train de se passer en ce moment avec le cinéma marocain. Outre le FIFM, d’autres festivals internationaux prestigieux reçoivent également des films marocains -trois l’ont été en mai dernier à Cannes, y compris d’ailleurs déjà, on s’en souvient, “La Mère de tous les mensonges”. Aussi, il y a clairement une jeune génération de cinéastes qui émergent et qui sont aujourd’hui affranchis des contraintes artistiques: ils osent, tentent des expériences, croisent les genres. C’est une génération de réalisateurs et de producteurs en qui on peut faire confiance. Des films et des cinéastes qui, tant sur le fond que sur la forme, sont en train de challenger nos acquis. On peut par exemple penser à “Animalia” de Sophia Alaoui ou “Burning Casablanca” d’Ismaël Laraki pour ne citer que ces films. Il faut donc continuer à soutenir la jeunesse, faire exister de nouvelles voix et veiller à bien les accompagner.

Plus généralement, dans la zone MENA, il y a une évolution du cinéma qui est palpable, en Égypte, en Tunisie ou encore en Arabie saoudite. Ce dernier pays par exemple se positionne en acteur majeur de l’industrie mondiale, avec la future ouverture de ses studios. Mais le Maroc reste de loin en tête du peloton. Il faut simplement continuer. Il n’y a aucune raison pour que le cinéma marocain ne gagne pas d’autres prix dans d’autres festivals internationaux. Et plus important que les prix, notre cinéma commence à s’installer auprès d’une audience internationale. Également récipiendaire, au cours du FIFM, d’un prix, à savoir celui du jury, “Les Meutes” de Kamal Lazraq a notamment très bien marché dans les salles françaises. Cela veut dire qu’aujourd’hui, un réalisateur marocain peut se frayer un chemin à l’international s’il a le talent et les structures qui peuvent l’aider.


Car si les prix sont incontestablement importants pour la visibilité, on ne peut plus faire l’impasse sur le fait qu’il faille que nos films vivent au-delà de nos frontières. Pour que notre cinéma soit à la fois rayonnant mais aussi rentable, nous avons impérativement besoin de le faire vivre dans le monde. Notre système n’est, il faut le reconnaître, pas autosuffisant; nous n’avons pas assez de salles, pas suffisamment de fréquentation, pas de marché VOD local, pas de marché de DVD. Un des gros hics que rencontre d’ailleurs le cinéaste marocain dans sa vie artistique est qu’il ne dispose pas de suffisamment de guichets.

Pour faire un film, on tourne, on post-produit, mais le fait de le faire vivre dans les salles fait aussi partie des paramètres à prendre en compte. Autrement, le cinéaste se pose la question: pourquoi faire un film si le public n’est pas au rendez-vous? A titre personnel, quand mon film “Achoura” est sorti, les salles Mégarama ont refusé de le programmer. Cela a été un coup dur. Nous avons fait un film pour le grand public et le monopole de Mégarama nous a, de facto, coupé de deux tiers des spectateurs. Fort heureusement cette situation est en train de changer, le groupe Pathé est en train de s’installer chez nous et une très belle initiative concernant l’ouverture massive de salles dans plusieurs villes du Maroc est, semble-til, en train d’être menée.

Enfin, il ne faut surtout pas oublier que faire un film coûte énormément d’argent; heureusement l’Etat soutient le cinéma par le biais du Centre cinématographique marocain (CCM), qui apporte une aide précieuse à notre industrie. Pour avoir discuté avec des réalisateurs du monde entier, beaucoup d’artistes à l’étranger nous envient. Mais cela ne suffit pas. Beaucoup ont recours à la coproduction avec d’autres pays comme la France. Il existe de nombreux accords de coproduction avec le Maroc. Mais c’est un procédé long et fastidieux. A un moment, il faudra bien que les fonds privés suivent aussi. De toute façon, la multiplication de projets maîtrisés est un bon signe de santé d’un système. C’est en produisant davantage qu’on permettra de trouver des perles.

Lire aussi

Articles similaires