L’ANNÉE SCOLAIRE EN PÉRIL

Chakib Benmoussa dans de sales draps

Alors que le futur de l’éducation marocaine reste en suspens, le spectre d’une année académique troublée plane, laissant enseignants, 7 millions étudiants, et parents dans une mer d’incertitudes.


«La voix des enseignants doit être écoutée.» Wissal, 25 ans, petite brune au visage cerclé par une légère monture en plastique noir et un foulard beige, est une jeune femme décidée. Comme tant d’autres enseignants, cette professeur de français a pris part à l’impressionnante manifestation qu’ont accueillie les principales artères de Rabat ce 7 novembre 2023. Elle est venue directement d’Oujda, sa ville d’origine, “en train”, précise-t-elle, les traits clairement tirés après une nuit sans fermer l’oeil au cours de son périple depuis le chef-lieu de l’Oriental.

“Mais je me devais de faire ce déplacement”, insiste Wissal, sur un ton qui se veut le plus résolu du monde. Depuis le ministère de l’Éducation jusqu’au parlement, ce sont des dizaines de milliers de manifestants -30.000, selon ce qu’a indiqué une source sécuritaire à Maroc Hebdo- qui ont défilé, banderoles à la main, pour réitérer leur rejet du statut unifié, adopté le 27 septembre 2023 par le gouvernement Aziz Akhannouch. Se voulant “une étape cruciale sur la voie de la réforme éducative”, comme l’assurait le ministre de tutelle lui-même, à savoir Chakib Benmoussa, le projet est en effet unanimement rejeté par le corps enseignant, comme l’illustre d’ailleurs éloquemment l’ampleur du cortège qui traverse, en ce lendemain de la célébration de la Marche verte, la capitale. Au total, ce sont pas moins de vingt-deux coordinations d’enseignants qui ont battu le pavé.

Président de la Fédération nationale de l’éducation (FNE)-voie démocratique, une des coordinations qui ont justement pris part à la manifestation, Abdellah Ghmimat nous explique que ce nouveau statut, loin d’apporter des solutions aux multiples dilemmes que rencontre le secteur de l’éducation nationale depuis des années, ne ferait qu’exacerber les tensions et mettre en lumière des injustices criantes.



Contexte de tensions
«Ce nouveau statut stagne dans ses limites, tant au niveau du recrutement que dans son organisation, non seulement dans la formation mais également dans l’évaluation», confie M. Ghmimat. «Il laisse également en suspens de nombreux dossiers, certains depuis 2014 déjà: l’absence d’augmentation salariale, l’omission de primes et d’autres avantages longtemps promis mais jamais réalisés. Les enseignants contractuels, demeurant sous la gouvernance rigide des académies, sont ouvertement discriminés par rapport à leurs homologues recrutés avant la période de contractualisation, ces derniers étant considérés comme des fonctionnaires à part entière du ministère de l’Éducation nationale. Un clivage qui non seulement persiste mais, en plus, s’amplifie, creusant les disparités au sein de notre noble profession.» C’est dans ce contexte de tensions palpables que le lundi 30 octobre 2023, M. Akhannouch, accompagné de M. Benmoussa et du ministre de l’Inclusion économique, Younès Sekkouri, avaient rencontré à Rabat les principaux syndicats de l’enseignement, à savoir ceux de l’Union marocaine du travail (UMT), de la Confédération démocratique du travail (CDT), de l’Union générale des travailleurs du Maroc (UGTM) et de la Fédération démocratique du travail (FDT).

Selon le communiqué publié ultérieurement, “une volonté commune du gouvernement et de ses partenaires sociaux s’est dégagée pour assurer une mise en oeuvre optimale des termes de l’accord signé en janvier” 2023, qui, on le rappelle, vise à réformer l’école publique. Mais nos sources indiquent que les centrales ont bien insisté, de leur côté, sur la mise en place d’un statut qui soit, à leurs yeux, à la fois équitable et inclusif et qui, de ce fait, serait vraiment à même de répondre aux besoins de chaque catégorie d’enseignants. En tout cas, les échanges auraient été suffisamment houleux pour pousser dans la foulée M. Akhannouch à confirmer son choix initial de confier le dialogue à M. Sekkouri plutôt qu’à M. Benmoussa. Un véritable désaveu, pour ce dernier, que, poursuivent nos interlocuteurs, le principal concerné aurait très mal pris. Et dont il faut voir s’il pourra politiquement se remettre.

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