Chakib Al Khayari: "Une carte de séjour ne signifie pas forcément l’intégration des migrants"

Entretien avec Chakib Al Khayari, juriste et expert en matière d'immigration

À l’occasion de la journée internationale des migrants, le 18 décembre, plusieurs ONGs ont adressé une liste de revendications au Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch. Huit ans après le lancement de la Stratégie nationale d’immigration et d’asile, beaucoup de chemin reste à faire.

Quel bilan faites-vous des opérations de régularisation des migrants au Maroc?
En 2014 déjà, lorsque j’étais membre de la commission provinciale de Nador chargée de la régularisation des migrants, je mettais en garde contre d’éventuels problèmes que nous pouvons constater actuellement au niveau de l’intégration de ces migrants régularisés. Suite à la première phase, les autorités ont constaté qu’un grand nombre de migrants n’arrivaient pas à remplir les conditions requises pour obtenir la carte de séjour, et ont alors décidé d’alléger ses conditions par la suite. Ainsi, même ceux qui ne pouvaient pas justifier d’un lieu de résidence, vivant par exemple dans des forêts, ont fini par décrocher un titre. Mais octroyer une carte de séjour ne veut pas dire que l’intégration est faite.

Que fallait-il faire alors?
Il aurait été intéressant de former ces migrants sur les opportunités que leur offre la régularisation, notamment dans la création de coopératives et d’entreprises, pour bénéficier de prêts bancaires. Les pouvoirs publics auraient pu aussi lancer des programmes de financement spécialement dédiés à cette catégorie, ou intégrer une allocation temporaire à la carte de séjour en faveur des plus démunis parmi eux, afin de leur faciliter l’accès à un logement digne dans la ville, ce qui pourrait les aider dans la recherche de formations ou d’emploi. Il n’y avait donc pas d’accompagnement réel, hormis les efforts de certaines associations dont l’effet reste très limité. Au bout d’un an, on découvre que la majorité n’ont pas trouvé d’emploi, qui est une condition nécessaire pour renouveler son titre. Les autorités ont alors décidé de les prolonger d’un an sans justifier d’un emploi.

D’où vient le problème alors?
Il fallait que l’État et le secteur privé contribuent davantage à cette initiative royale, car on a eu l’impression que le Roi seul apportait des solutions à tous les niveaux du problème. C’est au gouvernement d’agir, tout en impliquant la société civile. Par exemple, il faut justifier d’un contrat de travail pour renouveler sa carte de séjour, mais cela reste souvent hors de portée pour plusieurs raisons. Hormis la signature des deux parties concernées, le contrat d’un migrant doit également être validé par le ministère de l’Emploi. Cela s’ajoute aux réticences liées aux charges sur salaires, ce qui fait que les employeurs préfèrent, au mieux, les recruter sans contrat.

Pourtant, partout dans le monde, les migrants, y compris les Marocains de l’étranger, participent au développement positif des sociétés et à l’essor économique. Les autorités marocaines doivent prendre plus conscience de ça et accorder plus d’attention à cette catégorie. Je note avec amertume aussi l’absence totale des collectivités, qui ne disposent d’aucune politique pour intégrer les migrants.
Globalement, on sent que l’État a de bonnes intentions, mais certaines parties ne semblent pas être convaincues de l’utilité de la présence des migrants et de régler leur situation.

Les lois sur l’asile et l’immigration peuvent-elles apporter des réponses?
On en parle depuis 2013, on n’en a encore rien vu pour l’instant. On ne peut pas se prononcer sur son impact. Pour l’instant, les conventions internationales offrent un cadre législatif pour préserver les droits des migrants et des réfugiés. Mais la réalité ne correspond pas toujours aux textes. D’ailleurs, ce n’est que récemment que le ministre de la Santé a annoncé que cette catégorie peut avoir droit au vaccin contre le covid-19, alors qu’ils vivent en société et en contact quotidien avec les Marocains. Si la loi sur l’asile existait, ce retard n’aurait pas eu lieu.