Chakib Al Khayari: "L'Algérie a voulu saboter les efforts du Maroc pour la légalisation du cannabis"

Entretien avec Chakib Al khayari, co-fondateur du collectif pour l’usage thérapeutique et industriel du Kif

Le Maroc saute enfin le pas d’une légalisation du cannabis à un usage thérapeutique et industriel. Une bonne nouvelle pour les agriculteurs de cannabis, qui vivent dans la peur et la terreur depuis des décennies. Chakib Al Khayari, cofondateur du Collectif marocain pour l’usage thérapeutique et industriel du kif, revient, dans cette interview, sur le nouveau projet de loi 13-21, ses répercussions sur le trafic de drogue au niveau international et ses bienfaits sur les agriculteurs marocains.

Le Conseil du gouvernement a examiné, le 25 février puis le 4 mars 2021, le projet de loi 13-21 portant usage légal du cannabis en prévision de sa prochaine adoption. Pourquoi ce timing, juste après le retrait par l’ONU, le 2 décembre 2020, du cannabis de la liste des substances toxiques?
Permettez-moi tout d’abord de saluer et féliciter l’Etat pour cette initiative très importante pour la région du Nord et les agriculteurs qui, depuis des années, vivaient dans la peur, la terreur et le déni. Nous avons milité depuis 2007, dans le cadre du Collectif marocain pour l’usage thérapeutique et industriel du kif, pour que cette légalisation se concrétise. Aujourd’hui, la première étape législative a été franchie et nous ne pouvons que nous en réjouir.

Ce projet de loi régule la culture du cannabis, les activités d’import et d’export, la transformation et la vente. Il répond parfaitement aux engagements du Maroc à l’international, notamment la convention sur les stupéfiants de l’ONU, adoptée en 1961, et modifiée par le protocole de 1972, ainsi que le dernier vote, le 2 décembre 2020, par l’ONU du retrait du cannabis de la liste des substances toxiques.

Le Maroc avait, rappelons-le, voté pour ce retrait. Ce qui explique ainsi ce timing. Je tiens aussi à signaler que le Maroc a déjà mené plusieurs études sur l’usage thérapeutique et industriel du cannabis. En 2008, le ministère de l’Intérieur, avec le concours de la Gendarmerie royale et l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), a réalisé une étude pour vérifier la compatibilité de la plante marocaine avec les normes européennes. L’Etat préparait depuis longtemps le terrain pour cette légalisation et n’attendait que le bon timing. C’est chose faite aujourd’hui.

En parlant du vote de l’ONU relatif au retrait du cannabis de la liste des substances toxiques, l’Algérie aurait essayé de saboter le Maroc sur ce dossier. Qu’en est-il justement?
Il faut savoir que le vote du Maroc a été décisif pour ce retrait. En revanche, et contre toute attente, l’Algérie a voté contre, alors même que ce pays a légalisé depuis 2004 le cannabis à usage thérapeutique et industriel. L’Algérie légalise aussi la culture d’autres plantes comme l’opium et la coca, ceci alors que le pays ne cultive aucune de ces plantes. Le vote algérien à l’ONU est complétement contradictoire avec leur législation. Leur seul but était de saboter les efforts du Maroc dans ce dossier. C’est malsain. Heureusement, le Maroc a eu gain de cause.

Pourriez-vous revenir sur les principaux axes du projet de loi 13-21?
Ce texte législatif encadre tous les détails afférents à ce secteur, notamment les superficies à cultiver et les conditions d’octroi des autorisations pour la culture du cannabis, qui peut en bénéficier, ses obligations, droits et engagements. Il a aussi prévu la création d’une agence indépendante dédiée à la mise en oeuvre de la future loi. La mise en place de cette agence a d’ailleurs été recommandée par l’ONU dans sa convention de 1961. Autre mesure importante: l’obligation de se constituer en coopératives. Chose que nous avons soumise aux partis politiques dans le cadre de notre proposition de projet de loi pour la légalisation du cannabis à usage thérapeutique et industriel et que l’Istiqlal et le Parti authenticité et modernité (PAM) ont proposée à leur tour.

Qu’est-ce que ce projet de loi changera concrètement dans la vie des agriculteurs de cannabis et quelle sera la finalité de se constituer en coopératives?
Au-delà des bienfaits économiques d’une réglementation de ce secteur, cette légalisation va changer profondément la vie des agriculteurs qui cultivent le cannabis. Il faut savoir que ces gens vivent depuis des décennies dans la peur des autorités, de l’appareil judiciaire, des barons de la drogue et la peur de l’avenir. Ces gens n’ont d’autres sources de revenus que la culture du cannabis et n’ont que les barons de drogue comme intermédiaires pour la commercialisation de leurs récoltes. Ils vivent en montagne, sont pauvres et lorsqu’il neige, ils sont enclavés pour une longue période. Ils souffrent énormément et cette légalisation va leur permettre de vivre dans la liberté et ladignité, sans oublier l’amélioration de leurs revenus et de leurs conditions de vie.

Figurez-vous que ces gens ne peuvent même pas voyager ou se rendre aux administrations publiques de peur d’être arrêtés, imaginez alors le changement de vie qu’ils s’apprêtent à adopter grâce à cette règlementation. Ils deviendront de vrais citoyens qui peuvent participer à la démocratie et à la gouvernance locale. Sur le volet économique, pour la première fois ces agriculteurs auront une autre alternative que celle des barons de la drogue.

De plus, quand on parle de coopératives, on parle d’exonérations fiscales, de subventions, de dons et d’un recours à plusieurs instruments, tels que l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH). Ceci sans oublier le soutien financier international. Il faut savoir que 40% du Haschich qui circule au niveau mondial et 80% de celui qu’on retrouve en Europe proviennent du Maroc. C’est donc un problème international. Les pays concernés vont sûrement soutenir les agriculteurs de cette région pour résoudre ce problème de trafic de drogue.

Est-ce que les producteurs vont se délaisser de la plante actuelle pour la remplacer avec une nouvelle dont le tétrahydrocannabinol (THC) ne dépasse pas les 0,2%, alors que la plante marocaine dépasse largement ce taux?
Effectivement, ils vont devoir le faire. Le projet de loi le précise, dans un souci de respect des normes imposées par l’ONU. Vous savez la graine marocaine change souvent. Chaque année, de nouvelles graines génétiquement modifiées sont cultivées au Maroc, et qui peuvent augmenter le rendement de trois fois plus que la graine naturelle. Ce n’est donc pas nouveau. Mais le nouveau défi, c’est que, face à une nouvelle graine dont le THC est bien inférieur, les agriculteurs devront trouver de nouveaux circuits de commercialisation. Et c’est là que l’Etat doit entrer en jeu pour leur assurer de bonnes alternatives économiques durables.

Que risquent ceux qui s’aventurent à cultiver du cannabis à un taux de THC élevé? Comment l’Etat contrôlera cette obligation?
Dans son article 5, le projet de loi précise que l’autorisation n’est accordée que pour l’usage industriel et thérapeutique. Des sanctions privatives de liberté sont prévues en cas de non-respect de cet article. Pour un meilleur contrôle, le projet de loi, dans son article 10, précise que les coopératives doivent nouer des contrats de vente avec les sociétés pharmaceutiques et industrielles où les coopératives s’engagent à leur vendre toute la récolte.

Une vente qui est supervisée par des représentants de l’agence qui sera créée et les autorités locales, sanctionnée ensuite par un procès-verbal. De même, le ministère de l’Intérieur organisera des contrôles à l’improviste chez ces agriculteurs. L’agence pourra aussi contrôler à distance ces terres. Il y en aura certainement certains qui vont essayer de dealer avec les barons de drogue, mais ils ne constitueront qu’une infime partie. Ce projet de loi va bouleverser considérablement ce secteur et les barons de drogue vont être fortement impactés.

Les partis politiques ont été divisées sur cette légalisation. Abdelilah Benkirane, l’ex-secrétaire général du PJD, menace même de démissionner des instances du parti si cette loi voit le jour…
Écoutez, ce grand chantier est un chantier d’Etat, un dossier dont les tweets, les déclarations de Benkirane et les calculs politiciens ne peuvent influencer son cheminement. C’est un chantier à portée internationale et hautement stratégique, qui va au-delà du populisme politicien à l’approche des élections législatives. D’ailleurs, presque tous les partis politiques ont refusé de s’inscrire dans ce chantier et de se mobiliser pour notre cause, à l’exception du PAM et de l’Istiqlal. Nous avons aussi été approchés, par le passé, par le PJD et l’Union Constitutionnelle (UC), mais ils n’ont rien fait.

Sur le terrain, c’est le PAM, depuis la visite de Fouad Ali El Himma en 2009, qui s’est prononcé sur la nécessité d’une légalisation du cannabis. Mais là aussi, rien n’a été fait de manière officielle au sein du parlement, jusqu’en 2013, où nous avons soumis un projet de loi à tous les partis politiques. Depuis, nous avons été contactés par le PAM et l’Istiqlal, qui ont donc soumis un projet de loi dans ce sens. Pour le PJD, il a préféré la posture d’observateur, en nous promettant, à chaque fois, qu’il entamera des actions. Il n’a rien fait et ne s’est jamais prononcé pour ou contre cette légalisation.

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