Interview avec Chafik Chraïbi, gynécologue et président de l'Association marocaine de lutte contre l'avortement clandestin (AMLAC)

Chafik Chraïbi : "C’est grâce à Citotec que nous avons réduit de moitié la mortalité maternelle"

Chafik Chraïbi est gynécologue et président de l'Association marocaine de lutte contre l'avortement clandestin (AMLAC). Dans cet entretien accordé à Maroc Hebdo, le spécialiste revient sur le trafic de pilule abortive en ligne et les enjeux liés à l'avortement clandestin au Maroc.


Quel est le danger de se procurer des pilules abortives en ligne ?

Il y a un double danger. D’abord, on ne connait pas l’origine de ces médicaments. Le deuxième tient à l’automédication. C’est-à-dire que la personne va avaler ces comprimés sans aucune surveillance, avec le risque de saignement, de faire un surdosage, ou des risques d’intoxication. On a beau interdire, lorsqu’il faut avorter, on trouve toujours le moyen de le faire. Il doit donc être permis de faire l’opération dans des conditions sanitaires optimales ou par pilule abortive, légalement, avec un traçage du médicament, sous ordonnance médicale. Trop de lois tue la loi et les gens finissent par la contourner.

D’un simple clic sur les réseaux sociaux, on trouve les pilules abortives Artoctec et Citotec. De quoi s’agit-il exactement ?

Le Misoprostol contient une prostaglandine qui permet de protéger l’estomac en cas de gastrite et d’ulcère, etc. Il est apparu que l’un des effets secondaires de Citotec génère une contracture de l’utérus. Citotec permet d’arrêter les hémorragies chez les femmes qui accouchent avec beaucoup de saignement, par voie rectal ou sublinguale. Et c’est grâce à Citotec que nous avons réduit de moitié la mortalité maternelle. Lors de l’ère de la ministre de la santé, Yasmina badou (2007-2023), le Misoprostol était autorisé dans les pharmacies. Hélas, aujourd’hui, pour réaliser un avortement il faut débourser 7000dh car beaucoup de gynécologues craignent d’être poursuivis.

Les autorités sanitaires manquent-t-elles à leur devoir de vigilance en laissant prospérer ce business de pilules abortives en ligne ?


Vous savez, tout ce qui est en ligne est difficile à contrôler. Mais les autorités ferment les yeux car on ne peut pas laisser autant de grossesses non désirées, on ne pas accepter autant d’enfants abandonnés dans les rues.

Comment la dépénalisation de l’avortement peut-elle être bénéfique ?

Elle ne peut qu’être bénéfique. Elle va permettre que les avortements se réalisent dans de bonnes conditions de santé, dans les normes de la médecine et éviter les complications. Les prix vont également baisser et on aura moins d’enfants abandonnés et d’infanticides, car beaucoup de femmes n’ont pas accès à l’avortement et finissent par accoucher. Enfin, vis-à-vis du reste du monde, on prouvera que nous sommes un pays qui respecte les droits de l’homme et des femmes.

Quelle-est la vocation de l’association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin (AMLAC) que vous présidez ?

Elle a une double vocation. Nous travaillons sur la législation. Nous souhaitons trouver un cadre législatif adéquat, en faisant du plaidoyer auprès des décideurs politiques pour faire évoluer la loi et lutter contre la clandestinité. La deuxième vocation est de travailler sur la prévention. Chaque année, nous réalisons des campagnes de prévention contre les grossesses non désirées par des interventions au niveau des médias pour parler des méthodes de contraception et surtout la contraception d’urgence ou la pilule du lendemain. Celle-ci peut sauver une femme d’une grossesse non désirée. Le comprimé peut stopper immédiatement l’ovulation et donc empêcher la survenue d’une grossesse. Nous animons également des conférences dans des universités, au profit d’associations et à travers l’éducation sexuelle dans les lycées. 

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