LE CENTRE DE DÉCISION EST AILLEURS

CRISE DU COVID-19

Qui décide alors? Jusqu’où s’étendent les rouages de la prise de décision? Les sorties des ministres de l’Enseignement supérieur et des Finances prouvent que le Chef du gouvernement, lui-même, est mis à l’écart du cercle de prise de décision. Qui tiendra alors les Marocains informés?

Le jour où l’état d’urgence sanitaire a été décrété et le Fonds spécial Covid-19 créé, les Marocains de tous bords, citoyens lambda, jeunes instruits, intellectuels, hommes d’affaires… nourrissaient une appréhension quant à la gestion des fonds collectés et leur affectation et une communication régulière et précise sur les actions entreprises et la situation économique réelle du pays. Ces craintes étaient légitimes.

Les expériences passées, exception faite de cette pandémie inattendue et exceptionnelle à tous les niveaux, avaient montré que s’il y a une chose dans laquelle les gouvernements qui se succèdent brillent, c’est bel et bien la rétention d’information, tout en comptant sur l’effet du temps pour faire oublier une affaire de détournement, le suivi d’un procès…

Si notre pays a, globalement, su bien gérer la situation sur les plans pandémique et sécuritaire, la machine étatique a, une fois encore, broyé sur son chemin l’outil et le thermomètre de toute gouvernance limpide et transparente, sincère et objective, à savoir la communication et le droit à l’accès à l’information qui –le pauvre- est mort-né avec la Constitution de 2011. Que ce soit dit au passage, cet accès à l’information sciemment barricadé est la cause principale de la naissance d’une frange de mercenaires qu’on arrime au corps professionnel et «artisan» de la presse marocaine.

La question mérite d’être reposée car le pays reste dans l’expectative, le flou total, l’ambiguïté, l’opacité. Des gouvernés, s’entend. Car ce sont les gouvernants qui alimentent au quotidien cette ambiguïté. Le Chef du gouvernement déclare le 7 mai 2020 à la télé qu’il n’a pas de vision ou de plan de déconfinement. Le lendemain, le ministre des Finances apporte une visibilité tronquée pour les opérateurs économiques et leur demande de sortir travailler juste après l’Aïd Al Fitr.

Certains ont vu dans ces deux déclarations une contradiction. Non, ni l’un ni l’autre n’a le détail ou la précision. Car la déclaration de M. Benchaâboun, qui est loin d’être précise, a entretenu la confusion des opérateurs dans certains secteurs d’activité et notamment dans le secteur des services: sommes-nous concernés ou pas?, s’interrogent-ils encore. Certaines «lumières» ont fait une sortie pour dire que la liste interdite par le ministère de l’Intérieur est toujours d’actualité. Et dire que maintenant il y a des parties qui n’ont aucun titre officiel ou officieux qui parlent au nom de nos officiels.

Au moins ils ont le mérite (si mérite il y a) de remplir le vide que laissent nos officiels. Car, dit-on, la nature a horreur du vide. Finalement, c’est monsieur El Othmani qui a dit vrai: il n’y a pas de vision. Qui décide alors? Les rouages de la prise de décision s’étendent-ils jusqu’où? Les sorties des ministres de l’Enseignement supérieur et des Finances prouvent que le Chef du gouvernement, luimême, est mis à l’écart du cercle de prise de décision. Qui alors tiendra les Marocains informés? Qui alors leur restituera leur droit violé d’accès à l’information?

Si les Marocains sont des gouvernés, c’est par choix démocratique. Ils ont voté et placé leur confiance dans leurs gouvernants, ceux-là mêmes qui les avaient choisis volontiers pour les gouverner dans la transparence et l’interaction.

Une plaie rouverte
Le matraquage télévisuel auquel nous avons eu droit depuis début Ramadan, infantilisant et rabaissant le niveau des Marocains à des ignares, est une forme de propagande politique révolue. Car les Marocains ne sont pas tous des illettrés. Après deux mois et demi de confinement, au moment où la résistance du bon sens et du discernement commence à perdre son poids, l’on nous impose des émissions qui nous rappellent encore et encore comment utiliser un masque ou une bavette ou encore comment faire la prière de l’Aïd à la maison.

L’information, en soi, n’est pas inutile. Mais ce matraquage récurrent que certaines parties occultes orchestrent, cache mal le malaise, l’incompréhension et le désarroi de ceux qui raisonnent encore dans ce pays et qui cherchent à comprendre pourquoi accepte-on le relâchement de certains tandis que d’autres se montrent disciplinés, à apprendre comment le déconfinement sera opéré progressivement… Bref, avoir une vision et une visibilité.

Des gouvernés, les Marocains le sont et ils l’assument. Mais les ignorer et leur imposer toujours à la dernière minute des décisions est une insulte à leur égard. Ce comportement témoigne par ailleurs d’un fossé abyssal entre gouvernants et gouvernés et que le lien qui les unit n’est que limité dans le temps et dans l’espace. Ce lien réapparaît clairement à l’occasion des élections.

Et cela rouvre une plaie que beaucoup ont voulu garder fermée, même mal soignée, c’est la désinvolture des partis politiques qui, eux, ont vraiment brillé par leur absence pendant cette crise sanitaire. Et le jour où ils ont levé la main pour dire qu’ils se désinscrivent des abonnés absents, c’était pour se «chamailler» publiquement au sujet d’un projet de loi 22.20 qui a révélé, une fois encore, que les centres de décision sont ailleurs.

Les Marocains ont droit à l’information. Ce droit est inaliénable. Ils ont compris que leur mode de vie et leur rapport à la politique doivent absolument changer pendant la période post-Covid-19. Les obligations et les droits vont de pair. Dans un Etat de droit, et devant la loi, tout un chacun est comptable de ses actes et décisions. Et les élections doivent désormais devenir un moyen de sanction populaire contre tous ceux qui veulent les réduire à de simples gouvernés non agissants et non impliqués dans la gestion de leurs affaires et des deniers publics.

Il est temps aussi de choisir ceux qui vont nous gouverner en passant sous la loupe leurs programmes réalistes et réalisables et non leur passé «glorieux », leur base «impressionnante» ou encore leur référentiel «démagogique ».


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