La cause palestinienne et la crise actuelle au Proche-Orient : Quel rôle pour le Maroc?


Dès après l’attaque du 7 octobre 2023 du Hamas à l’encontre d’Israël, le Maroc a fait preuve d’un soutien sans faille envers la Palestine et sa cause. En mettant à profit les relations officielles qui le lient depuis près de trois ans avec Tel-Aviv, serait-il toutefois en mesure de faire bien plus?

Le communiqué est laconique -il ne fait pas plus que trois paragraphes-, mais l’information qu’il annonce a, de façon évidente aux yeux des observateurs avertis, valeur de nouvelle prise de position formelle de la part du Maroc en faveur du peuple palestinien et de sa cause. Comme si l’objectif implicite était justement de ne pas en faire trop, au risque de verser dans une surenchère politique de très mauvais aloi et, surtout, stérile. Ce dont il est bien évidemment question, c’est l’ordre donné ce 23 octobre 2023 par le roi Mohammed VI aux fins d’“envoi d’une aide humanitaire d’urgence aux populations palestiniennes”, selon les indications fournies par le ministère des Affaires étrangères, auteur dudit communiqué.

Dans le détail, il s’agit de denrées alimentaires, de produits médicaux et d’eau destinés à la bande de Gaza, en proie depuis le 9 octobre 2023 à un “siège total” -dixit le ministre de la Défense israélien, Yoav Galant- en représailles contre l’opération “Déluge d’Al-Aqsa” menée le 7 octobre 2023 par le mouvement palestinien du Hamas à l’encontre d’Israël et qui, selon le dernier décompte officiel, a fait plus de 1.400 morts et plus de 5.100 blessés sur le territoire de l’État hébreu.

Couloirs humanitaires
Ce mercredi 25 octobre 2023, soit deux jours après les instructions de Mohammed VI, l’aide marocaine, transportée par des avions militaires spécialement mobilisés, avait déjà atterri à l’aéroport d’El-Arich, dans l’Est de l’Egypte, d’où, en principe, le Croissant-Rouge local doit se charger de l’acheminer en passant par Rafah, seul point de transit entre Gaza et le pays d’Abdel Fattah al-Sissi et dont l’activité a, depuis le 20 octobre 2023, repris pour raisons humanitaires après des années de fermeture. Reste seulement à savoir si Israël permettra aux Gazaouis d’en bénéficier, lui qui semble plus que jamais décidé cette fois à mener à bout le projet de nettoyage ethnique qu’il n’avait pas été en mesure de mettre complètement en œuvre durant la phase d’occupation de juin 1967 à août 2005.
Devant les affres des massacres perpétrés par les forces israéliennes (lire n°1503, du 13 au 19 octobre 2023), même le grand allié de Tel-Aviv qu’est les États-Unis avait ainsi fini par plaider par la voix de son propre président, à savoir Joe Biden, en faveur de la création de couloirs humanitaires, ce qui avait d’ailleurs contribué de façon directe à la remise en marche de Rafah (justement annoncée de façon conjointe, le 19 octobre 2023, par M. Biden aux côtés de M. al-Sissi, à l’occasion du déplacement du chef d’État américain au Caire).

Et pour en revenir à lui, le Maroc avait lui-même mis en avant, lors de sa participation le 21 octobre 2023 du Sommet de la paix organisé par la présidence égyptienne, “l’obligation de permettre l’acheminement des aides humanitaires, de façon rapide et fluide, et en quantité suffisante au profit des habitants de la bande de Gaza”, selon les mots du ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, qui a représenté Mohammed VI à l’événement. Dans les cercles diplomatiques de la région, la question se pose d’ailleurs instamment de savoir si le Royaume a également cherché à jouer les médiateurs entre le Hamas et Israël non seulement pour que celui-ci plie et accepte que la population de Gaza puisse être secourue, mais aussi pour oeuvrer “à un arrêt immédiat de tous les actes de violences et à un retour à l’apaisement, tout en évitant toutes les formes d’escalade pouvant saper les chances de la paix dans la région”, comme y avait appelé le tout premier communiqué de réaction du ministère des Affaires étrangères, en date du jour même de l’attaque du Hamas.


Réseau diplomatique stratégique
Il faut dire que, comme le soulève l’expert en politique étrangère Moulay Hicham Mouatadid, joint par les soins de Maroc Hebdo, les “atouts nécessaires” ne manquent pas. “Les relations du Maroc avec diverses parties en conflit et son réseau diplomatique stratégique sont des avantages considérables. L’histoire a montré que les dirigeants marocains, y compris la monarchie, ont su gagner le respect des parties prenantes grâce à leur poids géopolitique”, décrypte notre interlocuteur (lire ci-bas). Sans remonter loin dans le temps et en s’arrêtant à la seule séquence de normalisation dans laquelle on se trouve actuellement, on peut se rappeler que Mohammed VI avait joué un rôle clé dans la réouverture, à partir du mois de juillet 2022, du pont Allenby, dit aussi roi Hussein, à la frontière jordano-palestinienne au niveau de la Cisjordanie, ce qui avait permis à la population palestinienne concernée de jouir d’une véritable bouffée d’air, saluée alors par différents acteurs régionaux.

Aide humanitaire d’urgence
Ce qui rejoint, somme toute, un des objectifs recherchés par le Maroc à travers sa décision de reprendre langue, depuis décembre 2020, avec Israël -en dehors, bien sûr, de la reconnaissance par les États-unis de la marocanité de la région du Sahara-, en l’occurrence que cela puisse également servir à la cause palestinienne, mise, dans différentes de ses sorties, sur un même pied par Mohammed VI que celle du Sahara marocain. “Lorsqu’il y avait le bureau de liaison [marocain en Israël] (...), qui y venait le plus? Venait le Palestinien à qui on avait enlevé sa charette, [celui] à qui on avait fermé l’épicerie. Il venait chez le Maroc pour lui demander de bien vouloir parler [aux Israéliens]”, avait notamment rappelé, dans une interview qu’il avait accordée quatre jours après la décision de normaliser au média électronique national “Kifache TV”, M. Bourita, en renvoyant à l’époque où, dans la seconde moitié des années 1990, le Maroc s’était doté d’une représentation diplomatique au niveau de Tel-Aviv (fermée après le déclenchement de la deuxième intifada à l’automne 2000 et finalement réinaugurée en janvier 2021).

Mais le Maroc a-t-il vraiment, ceci dit, la volonté de se mêler aux événements actuels? Du point de vue de son engagement diplomatique, et en incluant la décision d’octroyer une aide humanitaire d’urgence, il a, pour l’instant, fait tout ce qu’on attendait de lui. En plus des différents communiqués dont il s’est fendu et qui n’ont pas manqué de condamner, quand il l’a fallu, Israël -notamment suite au bombardement de l’hôpital Al-Maâmadine, le 17 octobre 2023-, il a convoqué une session extraordinaire du conseil de la Ligue arabe au niveau des ministres des Affaires étrangères, dont il assure actuellement la présidente tournante; ce qui avait, soit dit en passant, donné lieu à une résolution mettant en garde contre «les répercussions catastrophiques, sur les plans humanitaire et sécuritaire, de la poursuite et de l’extension de l’escalade».

Puis, du moins pour ce qui s’agit de ce qui est public, le Maroc a été en contact étroit avec la partie palestinienne en l’espèce du secrétaire général du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), Hussein Al-Cheikh, que M. Bourita a eu au téléphone le 15 octobre 2023 (il l’avait d’ailleurs reçu le 6 octobre 2023, soit la veille de “Déluge d’Al-Aqsa”, à Rabat, ce qui avait été l’occasion de réitérer “le soutien constant du Maroc aux droits légitimes du peuple palestinien à l’établissement de son État dans les frontières de 1967, avec Al Qods-Est comme capitale”). Mais selon ce que Maroc Hebdo croit comprendre à partir de ses échanges avec différents responsables diplomatiques, le Maroc préférerait pour l’instant soutenir les initiatives en cours de la part de certains de ses alliés arabes plus proches du terrain, qu’il s’agisse de l’Arabie saoudite, de l’Égypte, de la Jordanie ou encore du Qatar, en partant du principe qu’il n’y avait pas lieu à se marcher les uns sur les pieds des autres, et que de toute façon ce qui pouvait être vraiment efficace c’est la conjugaison de tous les efforts menés pour en faire une action coordonnée. “Nous ne cherchons pas à tirer de bénéfices diplomatiques et médiatiques sur le dos des Palestiniens, ce n’est pas dans nos manières”, nous indique un de nos interlocuteurs. Pour preuve aussi, la communication réduite à son expression la plus élémentaires quant à l’aide que, on l’espère, Gaza pourra recevoir…


Trois questions à Moulay Hicham Mouatadid, expert en politique étrangère

“Le Maroc ne réagit pas de manière émotionnelle”


Que pensez-vous de façon générale du positionnement du Maroc dans la crise en cours au Proche-Orient?
Il est essentiel de noter que la politique et la diplomatie marocaines reflètent une vision traditionnelle et un engagement inébranlable envers le dossier palestinien. Cette position transcende les contextes politiques et demeure un pilier fondamental de la politique étrangère marocaine. Le Maroc ne réagit pas de manière émotionnelle, mais plutôt avec une détermination pragmatique à défendre les droits des Palestiniens et à préserver la mémoire de la région arabo-musulmane, dépassant les calculs politiques ou les intérêts stratégiques.

Pour vous, le Maroc peut-il jouer un quelconque rôle dans cette crise?
Le Maroc dispose indéniablement des atouts nécessaires pour jouer un rôle de premier plan dans la résolution de l’escalade militaire et sécuritaire en cours. Ses relations avec diverses parties en conflit et son réseau diplomatique stratégique sont des avantages considérables. L’histoire a montré que les dirigeants marocains, y compris la monarchie, ont su gagner le respect des parties prenantes grâce à leur poids géopolitique. Le statut politico-religieux de la monarchie, ses relations avec les communautés juives et le parcours dynastique de ses rois ont toujours eu un impact politique sur l’évolution de la situation dans ce dossier. De plus, les partis politiques et acteurs de la société marocaine ont des relations conventionnelles solides avec les parties impliquées, ce qui renforce le rôle potentiel du Maroc dans la recherche d’une solution.

En maintenant sa politique actuelle, Israël ne pousse-t-elle pas le Maroc à faire machine arrière et éventuellement se retirer des accords d’Abraham?
Il est important de rappeler que les décisions politiques du Maroc sont le résultat d’une réflexion approfondie, loin des jeux de contexte politique ou des impulsions émotionnelles. La décision de se désengager de ces accords dépendra de la vision stratégique du Maroc en fonction de ses intérêts nationaux et de sa sécurité nationale. Les actions d’Israël, en particulier son non-respect du droit international et humanitaire envers les Palestiniens, auront un impact. Deux facteurs clés influenceront cette décision: le bilan de l’offensive israélienne sur Gaza et les résultats des prochaines élections présidentielles américaines. Un changement de leadership à la Maison-Blanche et en Israël pourrait potentiellement redéfinir les relations entre Rabat, Washington et Tel Aviv, bien que cela ne soit pas sans défis étant donné l’engagement continu de l’armée israélienne et les récents événements à Gaza. La situation géopolitique reste donc sujette à des évolutions à surveiller de près.


 

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