Casablanca, une mégapole victime de l'incompétence de ses élus

Nouvelle colère Royale contre les responsables de Casablanca

Des chantiers à l’arrêt, d’autres en retard, saleté, gestion désastreuse du transport en commun et du stationnement… La gestion de la ville de Casablanca est chaotique.

“Not yet”, «pas encore»! Voici la réponse que le Roi Mohammed VI a eue en s’enquérant, personnellement, lors de sa toute récente visite à Casablanca le 16 mai 2019, des grands projets de développement de la ville ou ceux relevant de l’INDH qu’il comptait inaugurer et dont la livraison a été, une fois de trop, renvoyée aux calendes grecques.

Les sorties privées du Souverain à Casablanca lui permettent de constater de visu la lente évolution dans la mise en oeuvre de certains projets et de la mise à l’arrêt d’autres. Une situation chaotique qui n’a pas manqué de provoquer une colère royale contre les responsables de la ville qui n’est pas, pour les mêmes raisons invoquées, la première du genre.

Chantiers à l’arrêt
Déjà, fin janvier 2019, le séjour du chef de l’Etat à Casablanca, de trois jours comme prévu par le protocole, a été écourté et n’a finalement duré que 24 heures. Les dysfonctionnements que connaissent plusieurs chantiers dans la capitale économique en étaient la cause. C’était le 23 janvier. Après avoir donné le coup d’envoi de la seconde ligne du tramway casablancais, le Roi Mohammed VI a immédiatement regagné Rabat. Des chantiers qui entrent dans le fameux plan royal de développement 2015-2020 de la ville de Casablanca, dont certains accusent un retard de quelques mois, voire de plus d’un an, quand d’autres sont à l’arrêt. On cite le cas de la promenade maritime de la Mosquée Hassan II, dont les travaux, qui traînent toujours, ont été lancés en janvier 2017, pour une livraison prévue 18 mois plus tard. Pire, malgré les 200 millions d’investissement pour bâtir un parc public, une allée piétonne et une digue maritime protectrice, la partie réalisée de cette promenade maritime serait très en deçà de ce qui avait été convenu au départ. De même, le projet de réhabilitation de la corniche, haut lieu touristique et de loisirs de la ville de Casablanca, pour la réalisation duquel un budget faramineux de 700 millions de dirhams a été consacré, connaît d’énormes difficultés.

Interminables bouchons
Mais le plus gros des retards est celui enregistré par le Grand théâtre de Casablanca, dont les travaux ont débuté le 16 octobre 2014 et qui devait être livré au plus tard en juin 2018. Appelée à être le plus grand complexe culturel en Afrique et dans le monde arabe, cette infrastructure à l’architecture futuriste, qui devait aussi contribuer au développement culturel local, doit encore attendre quelques semaines ou quelques mois pour être inaugurée. Alors que sa livraison était prévue fin juin 2018, comme l’avait annoncé Driss Moulay Rachid, directeur de Casa Aménagement.

Sur le site web de ce maître d’ouvrage, on découvre cette annonce laconique: «fin prévisionnelle des travaux pour décembre 2018». Soit! Mais le chantier accuse encore une fois du retard, même si son état d’avancement est désormais estimé à 95%. Aucune d’information officielle ou officieuse sur son inauguration ne circule. Au même titre, d’ailleurs, que le projet voisin, celui du parking souterrain Rachidi, sans parler de la coupole de la «Kora Ardia » ou d’importantes composantes de la Marina de Casablanca. La trémie reliant l’avenue des FAR à celle des Almohades est un autre chantier qui enregistre lui aussi du retard. Les travaux ont démarré en février 2017.

«Le niveau de réalisation de ce chantier a atteint 35%. Plusieurs contraintes techniques ont retardé les travaux», expliquet- on auprès de Casa Aménagement. Tout laisse présager que la livraison de cet ouvrage devrait intervenir au-delà du délai fixé. En attendant, les Casablancais devront supporter les interminables bouchons dans ce point stratégique du centre ville, qui jouxte le port, la gare ferroviaire de Casa Port, de nombreux hôtels et un quartier d’affaires.

L’excuse des “contraintes techniques”
Et les exemples ne manquent pas. Après l’achèvement de la phase des gros oeuvres, c’est au tour des finitions pour le grand chantier de la Ligue arabe. «Si tout avance comme prévu, le projet sera fin prêt en juin 2018». Cette phrase prononcée par les responsables du projet, est désuète. Lancés en janvier 2016, les travaux d’aménagement du parc de la Ligue arabe, espace vert emblématique de la ville, butent encore sur l’évacuation des snacks et cafés qui occupent une partie du parc depuis des décennies. La promenade maritime de la mosquée Hassan II, elle aussi, n’est pas encore prête pour la rentrée.

Faiblesse des équipements
Ces travaux inachevés causent un désagrément pour les Casablancais, piétons et automobilistes, qui doivent faire face au quotidien à des bouchons interminables au niveau des artères et des boulevards de la ville. Autant de chantiers en retard et d’autres qui se font encore attendre dans le cadre du Plan de développement du grand Casablanca (PDGC), initié en 2014 par le Roi Mohammed VI avec pour objectif de stimuler l’attractivité et la compétitivité économique de la ville.

Le grand Plan Royal de développement de la métropole de Casablanca 2015-2020 ambitionne de mettre en place les conditions d’un développement harmonieux et durable à travers l’amélioration des conditions de vie des populations, le renforcement des services et des infrastructures de base, et l’identification de la ville en tant que destination phare du tourisme.

Un plan révolutionnaire
C’est un discours du Roi au Parlement, en octobre 2013, qui amorce la mise à l’agenda d’un plan de développement pour Casablanca. A l’ouverture de la session parlementaire, le Roi Mohammed VI centre son propos sur l’irresponsabilité des représentants politiques dans l’accomplissement de leurs missions. Il se base sur le mal-développement de Casablanca, ses inégalités criantes et la faiblesse de ses équipements publics. La «gestion défectueuse» des élus, explique le monarque, est «la source des problèmes» qui fait que «cette ville, qui compte parmi les plus riches du Maroc, […] est la ville des disparités sociales les plus criantes, […] le centre de la finance et des affaires, mais aussi de la misère et du chômage». Le Roi ne se limite pas à l’inventaire des problèmes mais appelle aussi au changement. Ainsi son allocution invite à l’élaboration, «d’urgence, d’un diagnostic qui permette d’identifier les origines du mal et les moyens d’y remédier». Il appelle à la participation de tous les Casablancais et fixe un objectif: la «transformation de Casablanca en hub financier international».

Au total, entre janvier et septembre 2014, date de finalisation et de présentation du plan de développement au Roi, la concertation a fait intervenir près de 800 personnes, acteurs associatifs, opérateurs privés et publics, experts, fonctionnaires territoriaux et centraux et responsables politiques locaux. L’opérationnalisation du processus de concertation a participé à sa dépolitisation et a facilité le consensus autour de sa mise en oeuvre. Mais, apparemment, le consensus n’a été que de façade. Les retards des chantiers sont attribués en partie au chevauchement des prérogatives entre différents intervenants, vecteur de blocage. Le président du Conseil de la région Casablanca-Settat, Mustapha Bakkoury, avait même déclaré que certains projets «rencontrent certaines difficultés liées principalement à l’assiette foncière, d’où la nécessité d’oeuvrer de concert pour dépasser toutes les lacunes en vue de réussir ce plan innovant».

En effet, en sus de la Commune urbaine de Casablanca (CUC) et de ses 16 arrondissements, d’autres acteurs ont également leur mot à dire sur le terrain, dont notamment les Sociétés de développement local -SDL- (Casa Aménagement et Casa Transport), le ministère de l’Equipement (qui pilote, entre autres, le chantier du pont à haubans de Sidi Maârouf)...

Chevauchement des compétences
Certains avancent que les modifications fréquentes en matière architecturale et les dysfonctionnements liés à la conduite des projets entraînent l’allongement des délais de réalisation. Ces changements finissent par une dilatation des budgets des projets. D’autres y voient surtout un chevauchement des compétences entre les différents intervenants.

Mais que fait le maire pjdiste de la ville, Abdelaziz El Omari? Cède-t-il aux conflits d’intérêts ou est-il, lui aussi, une partie prenante? Qu’en pense le nouveau wali de Casablanca-Settat, Saïd Ahmidouch, premier responsable de l’exécution de ce plan royal et qui préside le conseil d’administration de deux entités qui gèrent le gros des grands chantiers, en l’occurrence Casa Aménagement et Casa développement?

Si les débâcles de Casa Aménagement, qui dispose d’un budget de quelque 26 milliards de dirhams pour le développement de la ville, sont démontrées, Casa-Développement, qui gère les stationnements depuis 2011, a peu de réalisations à son actif, notamment sur le dossier de la gestion des parkings.

Faillite des responsables
Le problème des parkings n’a pas enregistré des avancées notables. Casa-Développement, créée en 2008, est l’une des premières sociétés de développement local de la métropole. Elle est détenue à hauteur de 51% par le Conseil de la ville et à 49% par la CDG. Sa mission est de contribuer au développement de la ville à travers la réalisation de projets d’équipement et l’élaboration de programmes d’investissement.

Casa-Développement est aujourd’hui chargée de la gestion des parkings du Mâarif, Anfa et Roches Noires (près de 15.000 places en tout). Par ailleurs, les rues de la ville blanche se sont transformées en un dépotoir à ciel ouvert. Un contrat de gestion déléguée des ordures (signé entre le conseil de la ville de Casablanca et les deux sociétés française Derichebourg et libanaise Averda), qui devait entrer en vigueur le 15 mars 2019, est bloqué à cause d’un désaccord entre le wali Ahmidouch et le maire de la ville sur certaines clauses.

Bref, la ville plonge dans le chaos total, rendant la vie difficile et pénible à ses habitants. Et ce n’est pas le seul changement au niveau des responsables de l’administration territoriale et des sociétés de développement ou les sanctions à l’encontre des élus locaux, suite à la colère royale, qui va stopper cette «hémorragie», en l’absence d’un suivi et d’une évaluation rigoureuse et surtout d’une reddition de comptes en cas d’échec avéré!.


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