Chonique de Hiba Chaker : Casablanca, la mal nommée

Les 1001 maux de la plus noire des villes blanches

“Le diagnostic est là et les priorités sont claires”, comme l’a déclaré le nouveau wali.

“Casanegra”, “Dar El Kahla”, ou encore “Le livre noir de la ville blanche” pour reprendre le titre d’un ouvrage sorti voilà quelque deux ans… On l’aura compris, Casablanca se prête parfaitement à l’oxymore. Une figure de style qui souligne le contraste et la dissonance entre la splendeur apparente de la “ville blanche” (c’est la signification de son appellation originelle espagnole, traduite plus tard en arabe pour lui donner son actuel nom officielle de “Dar El Beïda”) et la noire réalité de ses quartiers.

“Casablanca est sombre de bout en bout, plongée dans l’obscurité sous tous ses aspects” rappait, à la fin des années 2000, Don Bigg, dans sa chanson Casanegra, qui reprend le titre du film éponyme de Nour-Eddine Lakhmari, sorti en 2008 et pour lequel il devait originellement servir de chanson phare. Le morceau, comme le long métrage, mettent en “lumière” le Casablanca malade; le Casablanca des écarts sociaux, du chaos urbanistique, des jeunes perdus… Un Casablanca que dépeignait aussi, en 2003, le groupe Hoba Hoba Spirit dans sa chanson “Bienvenue à Casa”, en s’attardant sur une métropole où la vie oscille entre espoir et désespoir; d’un lieu de contradictions, où la richesse côtoie la pauvreté, et où l’effervescence urbaine se mélange à un sentiment d’abandon.

Certains opposeront, soit dit en passant, que cette énergie brute et cet esprit indomptable de Casablanca est tout de même pour inspirer autant d’artistes, de chanteurs, voire aussi de peintres et d’auteurs connus. Il n’en reste pas moins que les principaux concernés, à savoir les Casablancais de naissance, de simple passage ou de destin souffrent. Leur ville se développe, certes, et avance même à pas sûrs. On ne peut ignorer, quand on est touriste, la magnifique mosquée Hassan II, chef-d’oeuvre architectural qui se dresse majestueusement sur le littoral; la nouvelle cité financière, qui symbolise l’essor économique de la ville, la positionnant comme un pôle d’affaires majeur en Afrique avec ses entreprises florissantes, ses startups innovantes jusqu’aux multinationales établies; ou encore les grandioses gares de Casa Voyageurs et Casa Port qui témoignent du dynamisme et de la connectivité qui se créent.


Mais derrière tout ce bling bling, se cachent des citoyens fatigués, épuisés, perdus, en quête d’un quotidien meilleur. Chaque jour, ils se heurtent aux affres des transports en commun: des taxis sélectifs, des autobus bondés, un réseau ferroviaire ancien et toujours surchargé. Les grands travaux d’urbanisme, comme la trémie des Almohades et la trémie Gandhi, bien que cruciaux, ont entraîné un chaos circulatoire inextricable, qui a duré plusieurs mois, voire des années, aggravant le calvaire quotidien des riverains. Une pollution insupportable et des odeurs nauséabondes. Même la simple promenade à pied à travers Casablanca finit par prendre les espèces d’une aventure. D’abord, il y a la peur, consécutive à un sentiment d’insécurité omniprésent, qui plane même dans les quartiers les plus chics, sans parler des scènes de chaos avant et après chaque match de football. Puis, lorsque finalement on rassemble son courage pour sortir, on se retrouve confronté à l’ardent soleil qui frappe sans relâche, exacerbé par la décision des urbanistes de la ville de remplacer les arbres par des palmiers!

Fatigués, les “Casaouis” ne se demandent même plus quand leur ville cessera d’être un chantier à ciel ouvert, avec des projets qui s’éternisent, notamment l’extension des lignes du tramway et les travaux du busway, ou la modification continuelle des infrastructures souterraines telles que les réseaux d’assainissement et d’alimentation en eau potable, et on ose encore à peine mentionner les retards des grand projets comme celui du du Grand Théâtre, dont l’inauguration tarde depuis plusieurs année. Face à ces défis de gouvernances inépuisables, pour le moins “le diagnostic est là et les priorités sont claires”, comme l’a déclaré le nouveau wali de la région de Casablanca- Settat, Mohamed Mhidia, dans une session extraordinaire du Conseil de la région tenue le 22 novembre 2023. Alors que la Coupe d’Afrique des nations (CAN) de 2025 et la Coupe du monde 2030 approchent, l’État est poussé à agir rapidement pour résoudre ces problèmes, peutêtre même avec une vigueur surpassant les attentes. Mission possible?.

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