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Casablanca a-t-elle le maire qu'elle mérite?

GOUVERNANCE PUBLIQUE

Casablanca, ville sale, chaotique, où les averses de chaque saison hivernale mettent à nu la défaillance des infrastructures de base. Son conseil de la ville est pointé du doigt… Lors de son unique apparition, le 7 janvier sur 2M, le maire, Abdelaziz El Omari, a réduit ses responsabilités à celles d’un simple vaguemestre. Un “Rekkas”.

Pour une fois depuis le mois de mars 2020, on a oublié l’épidémie du coronavirus. Du 5 au 12 janvier 2021, en seulement huit jours de fortes pluies, tant attendues eu égard à la sécheresse qui a sévi des années durant, Casablanca, la plus grande ville du Royaume, la capitale économique, la cité financière et future ville intelligente, est sous l’eau. La colère gronde. Le ras-le-bol est général. Des quartiers inondés, des ponts et des ronds-points gorgés d’eau et coupés à la circulation, le tramway et les trains au départ de Casablanca à l’arrêt pendant plusieurs heures au quotidien, des dégâts matériels inquantifiables (voitures, habitations, marchandises…)…

Et le pire, comme on s’y attendait, des bâtisses vieilles, menaçant ruine, qui continuent de s’effondrer et de causer des morts et des blessés. Qu’aurait-il fallu de plus pour déclarer un état d’urgence? Et pourtant, les élus locaux ont brillé par leur mutisme pendant les premiers jours de la catastrophe. Aucune réaction. Pas de présence sur le terrain, ne serait-ce que pour soutenir moralement des familles endeuillées et des habitants de quartiers entiers privés d’électricité et encerclés par de grandes mares d’eau dont la profondeur atteignait jusqu’à un mètre et demi.

Des dégâts inquantifiables
Le maire de Casablanca, le pjdiste Abdelaziz El Omari, peu disert et quasiment absent de la scène depuis son élection, a complètement disparu des radars. Puis, la commission des services publics, du patrimoine et des prestations, relevant de la commune de Casablanca, a tenu, vendredi 8 janvier, une réunion d’urgence, pour examiner la situation! Dans une déclaration en marge de cette réunion tenue à huis clos, le président de la commission des services publics, du patrimoine et des prestations, Ahmed Benboujida, a indiqué qu’il a été décidé de tenir cette réunion d’urgence pour voir si Lydec a bien honoré ses engagements dans le cadre de la gestion déléguée qui la lie à la commune et pour éviter les inondations au niveau des arrondissements relevant de la commune et les mesures mises en place pour faire face aux dégâts.

Habitué, lui et les membres du conseil de la Ville qu’il préside et ses équipes, à évacuer la totale responsabilité sur Lydec, gestionnaire délégué de la distribution d’eau et d’électricité et de l’assainissement dans le Grand Casablanca depuis 23 ans, le maire n’a pas dérogé à la règle. Invité du journal télévisé "Addahira", sur la chaine de télévision 2M, le même jour, Abdelaziz Omari, a pointé du doigt la responsabilité de Lydec, liée par un contrat de gestion déléguée d'eau depuis 1997 avec les collectivités locales relevant du Grand Casablanca.

Scènes de la honte
Le lendemain, au JT télévisé de la même chaîne, le directeur général de Lydec était plutôt serein et imperturbable, reconnaissant des failles de taille: «On avait affaire à un phénomène pluvial prévisible mais exceptionnel. Nous avons un nombre de secteurs qui sont soit dépourvus de réseaux d’assainissement, soit en situation d’insuffisance en termes de capacité pour y faire passer de grandes quantités d’eau. Le réseau de Casablanca est entretenu enpermanence. Nous savons qu’il y a des lieux fragiles dans le réseau qui peuvent être débordés.

Le curage de 6800 km de réseau a été fait de manière maîtrisée, concrète et vérifiable sur la base d’un planning de procédure parfaitement respecté. Depuis le début de la gestion déléguée, 26 milliards d’investissements ont été réalisés pour le renouvellement, l’amélioration et l’extension de l’ensemble des réseaux qui nous sont confiés. Ce qui en reste, c’est tout l’enjeu du programme d’investissement qui est revu tous les ans et dimensionné en fonction des priorités et des capacités d’investissements dont on dispose », a déclaré Jean Pascal Darriet sans en être capable de promettre que de telles scènes de la honte ne se reproduiront plus: «Nous allons continuer à investir pour que ces épisodes aient le moins d’impact possible », a-t-il temporisé sur un ton flou. On l’a bien compris, parmi les raisons des inondations causées par les dernières intempéries à Casablanca, un réseau qui ne répond plus aux besoins de la ville qui a connu ces dernières années une urbanisation galopante. On a aussi bien compris qu’il s’agit d’un problème de financement du programme d’investissement. Mais où ça bloque?

A cette question cruciale, le top management de Lydec a organisé, mardi 12 janvier 2021, un point de presse pour y apporter une réponse. Evitant de faire la polémique, le Directeur général de la Lydec Jean Pascal Darriet a assuré que Lydec a respecté à la lettre tous ses engagements stipulés par le contrat de gestion déléguée, particulièrement ceux inhérents au programme d’investissement.

Il a précisé que le problème ayant causé les inondations à Casablanca n’est pas uniquement lié à des égouts bouchés mais à un dimensionnement des canalisations qui devrait être adapté à l’extension de la ville, à la requalification urbaine du centreville (passage de zones villas à des zones immeubles…) notamment, à l’ouverture de nouvelles zones péri-urbaines (Errahma, Dar Bouazza, Bouskoura…) engendrant notamment un phénomène d’imperméabilisation des sols, à l’ouverture de nouvelles voies à la circulation non-encore équipées en réseaux d’assainissement pluvial… Autant de facteurs qui font que la capacité actuelle du réseau est faible et qu’il a fallu y remédier.

Investissements insuffisants
Pourquoi ne l’a-t-on pas identifié auparavant donc? Cette défaillance l’a bien été, d’après le DG de la Lydec, en avril 2014, date de l’élaboration du Plan de Développement du Grand Casablanca. A cette occasion, il a été convenu que les besoins d’investissements en assainissement pluvial à l’horizon 2027 sont estimés à hauteur de près de 15 milliards de dirhams. Ce qui s’est passé depuis mérite que l’on s’y attarde. En vérité, les financements n’ont pas été débloqués. Et c’est à ce niveau où la responsabilité du Conseil de la ville est entière. «Des ressources supplémentaires sont nécessaires pour avancer dans le programme d’investissement qui reste la solution pour régler tous les problèmes de débordements», a lancé Jean-Pascal Darriet. Si les solutions ont été trouvées, le financement, lui, n’a pas suivi. Mais pourquoi donc Lydec n’a pas divulgué ces informations bien avant? Pourquoi a-telle ménagé les élus du conseil de la ville et pourquoi ce n’est que maintenant qu’elle décide de tout ‘’fuiter’’?

Le patron du gestionnaire délégué a, lui aussi, pointé les élus locaux. Un chassé-croisé d’accusations qui n’empêche pas de délimiter les responsabilités de chaque partie. C’est dire que les inondations, les dégâts matériels et les perturbations de la circulation, auraient-elles pu être évitées? Affirmatif. Les élus locaux, les édiles et les autorités, et les représentants des départements ministériels concernés et particulièrement celui de l’Equipement, de par leur passivité et leur tergiversation, en assument leur part de la responsabilité.

Passivité et tergiversation
Le conseil de la ville est censé superviser le travail de Lydec, le respect du cahier des charges, notamment dans sa composante liée à l’investissement, et la révision des termes du contrat de la gestion déléguée tous les cinq ans. Ce qui s’apparente à un droit de regard n’est pas bien honoré. Pourquoi a-t-il donc autorisé et cautionné la levée de fonds par Lydec sur la bourse de Casablanca de près de 960 millions de dirhams censés être destinés, exclusivement, à la gestion des eaux pluviales? Le conseil de la ville a aussi emprunté de la Banque mondiale 2,2 milliards de dirhams pour améliorer et renforcer l’infrastructure de la cité. Et dans ces deux cas de figure, l’aval du ministère de l’intérieur est incontournable. Ce qui engage, aussi, sa responsabilité.

Ce n’est pas la première fois que la ville vit de telles inondations. En 2010 et avant cela en 1996, le bilan a été aussi lourd. Depuis, les responsables se succèdent au niveau de la gestion de la ville. Et rien ne change. Qu’y a-t-il de changé depuis ou plus précisément depuis le discours du Roi Mohammed VI prononcé, le 11 octobre 2013 à Rabat, à l'occasion de l'ouverture de la première session de la troisième année législative de la 9ème législature? L’on se rappelle encore ces extraits du discours royal: «Mais pourquoi cette ville, qui compte parmi les plus riches du Maroc, ne connaît-elle pas concrètement l'essor auquel aspirent les Casablancaises et les Casablancais, à l'instar de beaucoup d'autres villes? Est-il raisonnable qu'elle reste à ce point un espace des grandes contradictions, jusqu'à devenir l'un des modèles les plus faibles en matière de gestion territoriale? Casablanca est la ville des disparités sociales les plus criantes, où se côtoient les catégories riches et les classes pauvres.

C'est la ville des gratte-ciel et des bidonvilles. C'est le centre de la finance et des affaires, mais aussi de la misère, du chômage et d'autres maux, sans parler des déchets et des ordures qui en ternissent la blancheur et entachent la réputation». Le Souverain avait résumé les maux dont souffre cette grande ville: «En un mot, le problème dont souffre la capitale économique tient essentiellement à un déficit de gouvernance.

En effet, bien que le budget du Conseil communal de Casablanca dépasse trois ou quatre fois celui de Fès ou de Marrakech par exemple, il n'en demeure pas moins que les réalisations effectives de ces deux villes en matière de prestation de services de base de qualité sont de loin supérieures à ce qui a été accompli à Casablanca ». Sept ans après, ce discours est toujours d’actualité. Casablanca a-t-elle le maire qu’elle mérite? Ville sale, chaotique, où les averses de chaque saison hivernale mettent à nu la défaillance des infrastructures de base, son conseil de la ville est toujours pointé du doigt…

Manque de transparence
Et pourtant, des milliards de dirhams sont dépensés au fil des années sans qu’il y ait un audit ou une reddition des comptes. Et c’est là où le bât blesse. Ceux qui croyaient que les choses allaient changer avec l’arrivée d’un pjdiste à la tête de la mairie en ont eu pour leur compte. Idem dans d’autres villes comme Fès ou Agadir. La commune de Mohammedia, dirigée par une maire PJD jusqu’en décembre 2020, a connu le même sort que celui de Casablanca: des inondations et des routes entièrement impénétrables et impraticables, sans parler de sa gestion hasardeuse et chaotique à bien des égards.

Casablanca, le poumon économique du Royaume, a vu se succéder à son conseil de la ville des présidents de différentes couleurs politiques. Si le PJD a perpétué le chaos qui y régnait, ses anciens présidents n’ont pas fait mieux pour ne pas dire autre chose. Le manque de transparence dans la gestion de son budget, la passation non-limpide de ses marchés publics et les blocages livrés par les membres de son conseil hétérogène contribuent à sa faillite et multiplient ses déficiences constatées au niveau de son infrastructure de base, de son réseau de transport et de son tissu urbain désordonné.