CARLOS GHOSN LE MAL-AIMÉ

Carlos Ghosn,

La chute de l’imperator


M. Ghosn a été l’initiateur avec l’État marocain du grand programme de l’usine Renault à Tanger. C’est pourquoi le dossier de l’“après Ghosn” est suivi avec intérêt.

Il y a peu de distance du Capitole à la Roche Tarpéienne. Cette formule de l’Antiquité vient de s’illustrer de nouveau avec l’arrestation de Carlos Ghosn, lundi 19 novembre 2018, à l’aéroport international Haneda à Tokyo, dès sa descente d’avion. Conduit dans les bureaux du procureur, il est mis en examen pour abus de bien social, malversations financières et fraude fiscale. Il est incarcéré depuis et le régime de la garde-à-vue peut prolonger celle-ci jusqu’à vingt-trois jours. Le coup de tonnerre est général, en France, au Japon, dans le monde… et au Maroc. C’est que le président de Renault-Nissan est une figure connue du monde industriel. Il avait été en effet l’initiateur avec les pouvoirs publics du Royaume du grand programme de l’usine Renault à Tanger. Voici quatre semaines à peine, le jeudi 25 octobre, il avait été reçu à Marrakech, par le Roi, qu’il a informé à cette occasion du projet d’extension de la SOMACA et du doublement de sa production à hauteur de 160.000 véhicules par an à l’horizon 2022.

Grand programme
Il entretenait, par ailleurs, des rapports de travail étroits avec Driss Jettou, ex-Premier ministre (2002-2007), et avec Moulay Hafid Elalamy, ministre de l’Industrie. Né à Puerto Velho, au Brésil, en 1954, issu d’une famille d’origine libanaise, son grand père ayant émigré au pays de la samba, Carlos Ghosn, qui a fait ses études primaires et secondaires au Liban, connaît, aujourd’hui, à l’âge de 64 ans, une situation qui met fin sans doute à un parcours exceptionnel. Au Japon, il est longtemps apparu comme un “quasi-dieu”. N’avait-il pas sauvé en 1999 Nissan du naufrage? Ironie de l’histoire, c’est ce même constructeur japonais qui vient de décider de le chasser, jeudi 22 novembre, de son poste de président non exécutif, lors de la réunion de son conseil administration. À Paris, Renault a décidé de mettre sur pied un directoire provisoire de trois personnes en attendant la suite. A sa tête, Thierry Bolloré, 55 ans, s’est vu confier «à titre provisoire» la direction exécutive du groupe. Dans un message adressé à l’ensemble des collaborateurs du groupe à travers le monde, M. Bolloré se veut rassurant mais ne cache pas ses appréhensions quant à l’avenir. Il appelle ses collaborateurs à agir pour préserver l’alliance Ranault-Nissan- Mitsubishi et les intérêts de Renault au sein de l’alliance.

Ascension exceptionnelle
Assurément, M. Ghosn est une personnalité bien complexe qui a réussi à capitaliser un statut particulier, reçu par les chefs d’État, entouré d’une grande curiosité aux sommets annuels de Davos, sollicité par les écoles de commerce sur ses recettes de management et de réforme des organisations. Des universités prestigieuses l’invitaient aussi à propos de sa gestion du multiculturalisme. Polyglotte –il parle français, anglais, portugais, arabe,…- il prend en charge toutes ces cultures et se veut «citoyen du monde». Un profil pratiquement unique en France, où il n’était pas vraiment intégré dans l’establishment. Il était de surcroît le mieux payé avec 15 millions d’euros par an, soit pratiquement le quadruple des présidents du CAC 40. Son parcours professionnel et son ascension restent marqués au sceau de l’exceptionnel –un “samurai”, sabre au bras… Lauréat de l’école Polytechnique de Paris, qu’il a intégrée en 1974, puis d’un deuxième diplôme d’ingénieur de l’Ecole des mines de Paris, M. Ghosn a commencé sa carrière professionnelle aux États-Unis dans les années quatre-vingt avec la direction de Michelin. Sa réputation de «Cost Killer» (tueur de coûts) se fait alors. En 1996, le voilà chez Renault, comme directeur général-adjoint. Il relance Nissan avant de reprendre Renault et Nissan en 2005 puis Mitsubishi en 2016. Il fait du groupe le premier constructeur automobile du monde, avec 10,6 millions de voitures vendues, surclassant l’allemand Volkswagen.

Nulle fibre sociale
Son image reste pourtant peu empathique et chaleureuse. Dans les sociétés du groupe, elle varie si l’on se réfère aux dirigeants et aux cadres ou aux travailleurs des usines. Pour ces derniers, il n’avait aucune fibre sociale alors qu’il rétribuait largement son salaire et les dividendes du conseil d’administration. En 2015, c’est forcé qu’il a dû réduire de 30% son salaire et ses indemnités par suite de fortes pressions de l’État français, actionnaire à 15% de Renault. D’aucuns le trouvaient quelque peu arrogant. Pour d’autres, ce n’est qu’une impression liée à une certaine distance qu’il se ménage avec ses interlocuteurs pour se protéger.

Cela dit, quels effets aura le choc de son arrestation? L’alliance Renault-Nissan peut-elle y résister? Trois entités sont aussi en cause puisqu’il faut mentionner Renault- Nissan BV; une coentreprise de droit néerlandais en charge des achats des deux constructeurs. Quel équilibre entre ces trois entreprises sans l’homme qui a fait ce montage et qui les dirige? Au sein de Nissan, la charge est lourde contre Carlos Ghosn. Le directeur général de ce groupe, Hiroto Saïkawa, n’y est pas allé de main morte, au lendemain même de l’arrestation de Carlos Ghosn, en déclarant que «c’est un problème que tant d’autorité ait été accordée à une seule personne… Je dois dire que c’est un côté obscur de l’ère Ghosn».

Au Maroc, le dossier de l’“après Ghosn” est déjà suivi avec intérêt. L’usine de Tanger est celle de Renault, pas de lien donc avec Nissan. C’est un programme, une stratégie, et une déclinaison sur le long terme. Dacia, la voiture montée dans la capitale du Détroit avec un taux d’intégration industrielle de 50%, est la plus vendue en France. La direction de Renault, aujourd’hui et demain, ne pourra qu’oeuvrer à confronter ce grand programme.

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