Affaire des caricatures du Prophète: Le grand malentendu

Entre la France et le monde musulman, il semble y avoir un dialogue de sourds à l’origine de la campagne de boycott des produits français actuellement en cours dans plusieurs pays.

Elle est peut-être là, finalement, la grande différence entre un Jacques Chirac, politicien éprouvé qui n’a pris les commandes de la France qu’au bout de plus de trente ans à ferrailler dans le marigot institutionnel et deux tentatives infructueuses de mettre la main sur la magistrature suprême, et Emmanuel Macron, qui a pris ses quartiers à l’Elysée seulement une demi-décennie après avoir occupé son premier poste de responsabilité public -secrétaire général adjoint du cabinet de François Hollande-, la quarantaine même pas entamée.

Tous deux ont eu leur affaire Charlie Hebdo, mais là où M. Chirac avait pris ses distances avec l’hebdomadaire français lorsque ce dernier avait repris dans ses feuilles, en février 2006, les caricatures du prophète Mohammed originellement publiées dans le quotidien danois Jyllands-Posten, et même “condamn[é] toutes les provocations manifestes, susceptibles d’attiser dangereusement les passions”, “Manu”, comme l’avait apostrophé un adolescent au Mont Valérien il y a quelque deux ans, a, lui, pris son contre-pied et choisi de défendre “la liberté de blasphémer”.

Selon M. Macron, il en va de “la liberté de conscience”. “Je n’ai pas à qualifier le choix de journalistes,” soutenait-il dès le 1er septembre 2020, en marge de la visite qu’il effectuait alors au Liban, où des confrères lui avaient posé la question. Fondamentalement, M. Chirac ne devait sans doute pas en penser moins, lui qui fut toute sa vie un républicain convaincu biberonné au gaullisme -il fut, pour rappel, secrétaire d’État à l’Économie et aux Finances de l’homme du 18 juin dans le dernier gouvernement qu’il avait chapeauté-, mais à l’heure de décider il avait choisi de privilégier les intérêts de son pays, comptables notamment de bons rapports avec le monde musulman.

M. Macron, lui, se retrouve désormais face à un large mouvement de boycott, qu’en plus son ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, gère avec un manque de tact surprenant de la part d’un homme politique aussi racé -il avait aussi été ministre de la Défense de M. Hollande. “Les appels au boycott sont sans aucun objet et doivent cesser immédiatement, de même que toutes les attaques dirigées contre notre pays, instrumentalisées par une minorité radicale,” accuse, ainsi, le Quai d’Orsay, dans un communiqué relayé par sa porte-parole, Agnès von der Mühll, le 25 octobre 2020. Est-ce de cette façon, vraiment, que Paris pourra plaider auprès de plus de deux milliards de personnes la particularité de son acception de la question de la liberté d’expression, qui bien sûr peut toujours être discutée et débattue?

Ligne rouge
Le fait qu’il y ait une cabale à l’encontre de la capitale française est bien sûr indéniable. Le mouvement de boycott qu’elle dénonce, il a surtout pris de l’ampleur après que le président turc, Recep Tayyip Erdogan, ait lancé un appel dans ce sens, lui qui se trouve en désaccord avec la France sur pratiquement tous les dossiers -Méditerranée orientale, Haut-Karabagh- et cultive donc bel et bien son propre agenda. Celui que l’on surnomme souvent “le calife”, en raison de ses velléitées néo-ottomanes assumées dans la région, a d’ailleurs mis en doute la “santé mentale” de M. Macron, dans des propos que personne ne devrait bien sûr cautionner ni dans leur forme, ni dans leur contenu.

Grands dangers
Intelligemment, le Maroc a justement refusé de s’engouffrer dans la brèche en se contentant de mettre en cause, par le truchement de son ministère des Affaires étrangères, “la poursuite de la publication de caricatures outrageuses à l’Islam et au Prophète”, car il s’agit là d’une ligne rouge pour le Royaume, qui invoque pour sa part les “sacralités de la religion musulmane”. Son Conseil supérieur des oulémas a, dans le même sillage, insisté, dans un communiqué rendu public le 27 octobre 2020, sur “les grands dangers qui peuvent résulter de l’atteinte aux sentiments des croyants qui ne peuvent accepter l’utilisation de slogans de la démocratie et de la liberté d’expression comme prétextes d’outrage par la parole, l’image ou autres à ceux qu’ils considèrent comme sources de lumière et de sagesse dont ont besoin la paix et la quiétude dans le monde d’aujourd’hui”, dans ce qui constitue surtout une mise en garde -expression que le Conseil revendique d’ailleurs- en référence aux diverses attaques perpétrées récemment justement contre cette “atteinte”, avec l’insoutenable décapitation du professeur Samuel Paty le 16 octobre à Conflans-Sainte-Honorine dix jours après qu’il ait utilisé des caricatures du prophète Mohammed en classe dans un cours d’enseignement moral et civique -et ce malgré que, comme de nombreux de ses élèves ont tenu à le préciser, le concerné voulait moins attaquer l’islam qu’échanger au sujet de la question de ces caricatures.

Mais à l’évidence donc, M. Macron le voit d’un autre oeil. “Nous ne renoncerons pas aux caricatures, aux dessins,” avait-il insisté le 21 octobre à l’occasion de l’hommage national rendu à M. Paty, provoquant du coup une exacerbation du sentiment antifrançais dans le monde musulman. En fin de compte, et cela comme l’a éloquemment souligné par exemple le Conseil supérieur des oulémas d’Arabie saoudite, “la diffamation des prophètes et des messagers ne leur fera jamais de mal”, et peut-être vaut-il mieux ne pas accorder à ces caricatures plus que leur valeur, c’est-à-dire de simples dessins avec des bulles.

L’hydre obscurantiste
En son temps, le prophète Mohammed se faisait carrément insulter par ses adversaires, à qui il se contentait d’opposer son flegme et les valeurs qui ont fait le succès de son message et convaincu, au fil des siècles, des millions de personnes, sans que l’islam ne perde jamais de son ancrage comparativement à d’autres religions. Mais l’hydre obscurantiste, hélas, pend à la tête de tout un chacun, telle un épée de Damoclès prête à frapper à tout moment, et il est impossible de ne pas la prendre en compte, quoi qu’on puisse en penser. Jyllands-Posten, qui fut donc à l’origine des premières caricatures au début de l’automne , 2005, en a d’ailleurs pris acte et fait actuellement profil bas, non par renonciation ou couardise mais, simplement, par principe de responsabilité: trop de morts sont à déplorer -le journal aurait fait l’objet, rien qu’à la fin de la décennie 2000, de quatre tentatives d’attentat toutes heureusement déjouées par les services de renseignement danois.

Sagesse immémoriale
“Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère,” aurait dit Camus, ou du moins cette boutade lui est souvent prêtée, et quelle que soit sa véracité elle est sans doute porteuse d’une sagesse immémoriale. M. Macron, malgré la controverse dont il fait l’objet et qui a sans doute été aussi grandement alimentée par son discours maladroit des Mureaux du 2 octobre contre le soi-disant “séparatisme islamiste” (lire nº1364, du 9 au 15 octobre 2020), n’est sans doute pas islamophobe, tout comme la France ne l’est assurément pas en dépit de l’illusion que les prises de parti de l’extrême droite française peut donner à cet égard -un cinquième de la population hexagonale tout au plus, faut-il le rappeler-, mais si l’on peut comprendre la fougue avec laquelle il cherche à mettre en place son projet de “révolution” sur la base duquel il avait été plébiscité en 2017, il est sans doute des terrains sur lesquels il vaut mieux s’avancer autrement plus prudemment.