Immersion dans le calvaire des voyageurs bloqués dans le Royaume

Suspension des vols directs entre le Canada et le Maroc

Plus de 11.000 ressortissants marocains et canadiens se sont retrouvés bloqués au Maroc après la décision du Canada de suspendre les vols directs en provenance du Royaume. Une situation dramatique pour ces expatriés.

Selma Regragui n’en revient toujours pas. Venue au Maroc le 1er août 2021 pour y passer un mois entre villégiature et signatures de contrats et collaborations, cette entrepreneure et journaliste indépendante basée au Canada depuis 2010 a dû revoir son planning. La décision du Canada de fermer ses frontières aux vols directs en provenance du Maroc officialisée le 28 août l’a profondément choquée. «Cette décision nous a surpris. On ne s’y attendait pas», nous déclare-t-elle. Cette fermeture, qui était en vigueur jusqu’au 30 septembre a été prolongé jusqu’à fin octobre.

Une suspension qui serait motivée par la découverte, par les autorités canadiennes, de 100 faux tests PCR de voyageurs en provenance du Maroc et la hausse des cas de contaminations durant le mois d’août. Un argument qui ne tient pas la route, selon notre interlocutrice. Selon elle, «c’est plus une décision politique prise à la veille des élections du nouveau gouvernement canadien, qui se sont déroulées le 20 septembre, pour essayer de rassurer les Canadiens en usant de l’argument des faux tests PCR». Comme preuve, elle cite l’autorisation des vols à destination de l’Inde par le Canada depuis le 27 septembre, pays considéré actuellement comme l’épicentre du Covid-19.

Absence de réaction
Mohamed Lotfi, écrivain-journaliste et réalisateur marocain qui vit au Canada depuis presque 40 ans, ne cache pas non plus sa colère. «Le Canada a décidé cette suspension sans préavis et sans justification raisonnable. Avec le prolongement de la suspension des vols, nous avons l’impression d’être traités comme des Canadiens de seconde zone», déplore-t-il. D’après lui, plus de 11.000 ressortissants canadiens, la plupart d’origine marocaine, sont actuellement bloqués au Maroc, dont la plupart viennent du Québec.

«Il y a beaucoup d’enfants, des femmes malades et des femmes enceintes. Certains ont perdu leurs emplois, notamment les travailleurs autonomes. En prenant cette décision, le gouvernement canadien n’a pas pris en compte tous ces facteurs». Selma abonde dans le même sens. «Je suis entrepreneur et je perds énormément d’argent à cause de cette suspension des vols. Des personnes qui ont des maladies cardiovasculaires, le diabète et des gens venus pour obtenir une aide psychologique ont vu leur cas empirer. Il y a des femmes qui sont coincées avec leurs enfants. Elles ont perdu leurs emplois et leurs enfants deux à trois mois d’études», déplore-t-elle.

Dépassés par les évènements, certains jeunes ont décidé de tourner le dos à leur pays adoptif. «Ces jeunes sont très frustrés, ne se considèrent même plus comme des Canadiens et ne veulent plus rentrer». Ne pouvant plus attendre, de nombreux voyageurs ont préféré débourser entre 600 et 3.000 dollars pour prendre des vols indirects en passant par Istanbul, New York ou Francfort. Outre les immigrés marocains, des Canadiens de souche font également partie de ce lot.

Loin de leur pays et de leurs familles, ils essaient de joindre les deux bouts devant cette désagréable surprise. «Il y a des Canadiens de souche parmi les personnes bloquées. Réservations terminées dans leurs hôtels, manque d’argent. On s’est débrouillé pour leur trouver des logements avec l’aide de quelques amis et membres de ma famille qui les ont accueillis dans leur résidence secondaire», confie Selma.

Nos deux interlocuteurs dénoncent le silence de la diplomatie marocaine sur cette question, alors qu’elle «avait pourtant aussitôt réagi après la restriction des visas pour les Marocains décidée par la France». Ils peuvent tout de même compter sur le soutien de leurs concitoyens, qui ont organisé des sit-in à Ottawa et à Montréal devant le bureau du Premier ministre Justin Trudeau pour plaider leur cause. L’avocate marocaine Nawal Benrouayene, basée à Montréal, prévoit aussi de déposer un recours collectif contre le gouvernement canadien.