Le cahier de charges de l’Etat réhabilité

LE MAROC POST- PANDEMIE, SELON LE POLICY CENTER FOR THE NEW SOUTH

Une réflexion stimulante nous est offerte dans le rapport du PCNS. Un ouvrage sur L’Etat révélateur de la Covid-19.

Il y a eu durant près de quatre mois bien des inquiétudes et des angoisses du côté des citoyens -un climat anxiogène qui persiste cependant mais avec moins d’amplitude par suite d’un déconfinement progressif. Et puis s’ouvre de plus en plus le temps de l’évaluation et des pistes futures des politiques publiques. Des travaux spécialisés viennent d’être finalisés -ceux du CMC, de l’IRES et de Policy Center for the New South (PCNS).

Ce dernier centre vient en effet de publier ces jours-ci un rapport d’une cinquantaine de pages sur L’Etat révélateur de la Covid-19 (policycenter.ma). Près d’une quinzaine de contributeurs y ont participé sur la base de cette hypothèse de travail: le rôle de l’Etat comme puissance publique dans ses missions de protection et d’assistance des populations ainsi que de soutien aux activités économiques.

Une dizaine de chapitres articulent ce rapport collectif. Va-t-on vers un Etat «pleinement social»? Ce qui marque sans doute le changement aujourd’hui, c’est la nécessaire priorisation de la question sociale comme dimension régalienne (protection sociale, santé, éducation, emploi, logement). La demande est très forte à cet égard. Pas de «tâches de sapeur- pompier» avec des mesures conjoncturelles pour faire face aux urgences; mais autre chose: une véritable stratégie sociale inscrite dans la durée. Cela commande un socle de politiques sociales vigoureuses, notamment autour des crédos de la citoyenneté et de la solidarité.

Rien de commun donc avec des politiques d’austérité et de restrictions budgétaires. De quoi conforter l’idée d’un Etat stratège -et développeur, bien entendu-, mais un «Etat fort et juste». Un nouveau paradigme où les politiques publiques devraient avoir à coeur de viser les besoins du citoyen et ses espoirs. Avec cette crise, l’Etat a été responsabilisé avec les mesures d’urgence. Les revendications, les attentes et les besoins des citoyens se sont portés sur l’Etat. Dans le même temps, le monde académique a dû être associé parce qu’il fallait apporter une réponse médicale conjuguant les efforts et les actions des départements de l’Intérieur et de la Santé.

Le monde académique et de la recherche s’est trouvé ainsi sollicité mais il reste encore à définir une démarche globale pour permettre d’optimiser les compétences existantes et leurs potentialités. Le rapport fait des propositions dans ce sens: la mise en place de passerelles entre la décision politique et l’expertise, la fin d’une rigidité par trop prégnante dans l’administration, un écosystème fécond associant l’expertise tant au secteur public qu’au secteur privé.

Une doctrine nouvelle
Cette crise doit être une opportunité pour mettre à plat un autre aspect: celui de l’efficience de l’administration territoriale. Le rapport évoque «le malaise» de celle-ci, couplé à «la léthargie des élus et des autres services extérieurs». La Covid-19 a été un banc d’essai d’un certain nombre d’insuffisances marquant tant la décentralisation que la déconcentration. Les relations entre l’Etat et les collectivités locales doivent être revues et corrigées, de nouvelles politiques territoriales s’imposent à l’évidence.

Plus encore, au niveau central, le rapport formule des propositions quant à l’adaptation de la défense aux exigences de l’autonomie stratégique. La pandémie a montré la place que celles-ci font peser aujourd’hui. Référence est faite à une doctrine nouvelle sur les armes biologiques et la préservation de la santé publique, la biosécurité et la bio-défense. Le risque épidémique est désormais une priorité au même rang que d’autres, nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique. A cette fin, l’idée de création d’une Agence marocaine de défense est avancée. Il s’agit d’offrir un cadre opératoire à l’approfondissement de l’indépendance technologique pour consolider l’efficacité économique et l’autonomie stratégique. Un champ marqué par la coordination civile-militaire en matière de R&D avec des moyens budgétaires conséquents -le Maroc ne consacre que 0,8 % du PIB à la R&D…

Par delà le rôle de l’Etat, il faut mettre en exergue la résilience nationale. Les quatre mois écoulés sont l’expression d’une polarisation, «une histoire singulière: un patriotisme et une nation». Une dynamique nouvelle a été ainsi enclenchée; elle a enrôlé la nation, le gouvernement, la société civile et toutes les forces vives de la nation. Reste à prendre en compte l’après-pandémie et, partant, l’impératif de l’inflexion des politiques publiques.

Déficit chronique de confiance
Demain, il faudra bien mettre en oeuvre un nouveau rôle économique de l’Etat dans le sens d’une adaptation à un choc inédit, imprévisible aussi, où il n’y a pas dans le monde l’on ne sait trop quel mode d’emploi. Dans le même temps, il faut se projeter dans l’avenir pour tenter d’appréhender des évolutions pas encore maîtrisées. Cette interrogation est, entre autres, le fil directeur de cet ouvrage. Comment l’Etat va-t-il rénover ses méthodes? Comment seront redéfinies ses relations avec les autres acteurs publics et privés? Et comment répondre aux besoins et aux attentes des citoyens? La barque est chargée, lourde même: régulation de la vie économique et sociale, compétitivité nationale, services publics, solidarité sociale et cohésion nationale, partenariat stratégique public-privé. Autant d’interrogations qui ne peuvent qu’être prises en compte par le débat national ouvert sur le nouveau modèle de développement.

Dans ce registre, une communication particulière doit prévaloir. La crise a mis à nu bien des insuffisances en la matière. Il fallait rassurer la population, réceptive dans son inquiétude à toutes les informations jusqu’aux rumeurs et même aux fake news. Là encore, l’Etat, confronté à cette nouvelle situation, a déployé une action déclinée autour de ces points: donner de l’information, traquer et démentir les fake news, relations étroites et suivies avec les médias, élargir le périmètre des intervenants et des spécialistes. Tout cela a permis de mieux porter le discours officiel alors qu’il y a «un déficit chronique de confiance des populations dans les médias et dans l’Etat». Il vaut de noter les efforts de mobilisation des autorités pour une communication politique en temps de crise, même si certaines mesures ont été «prises dans la précipitation» voire avec «fébrilité ».

La pandémie a également mis à nu les insuffisances de l’Etat dans la politique des genres. Une face cachée est ainsi apparue: celle de la violence à l’égard des femmes. Ce fait n’est pas propre au Maroc; il s’est vérifié à l’international. Le Fonds de Nations Unies pour la Population (FNUAP) s’est ému de cette situation en indiquant que, dans le monde en 2020, pas moins de 15 millions de cas de violences domestiques supplémentaires seraient enregistrés pour chaque trimestre de confinement. Au Maroc, l’on a compté quelque 900 plaintes avec 148 suites judiciaires. Par ailleurs, les femmes sont les plus touchées par la Covid-19. Une bonne partie d’entre elles se trouvent dans le secteur informel; une précarité qui va les faire basculer dans la pauvreté.

Le rapport propose de «transformer la pandémie en opportunité» pour réduire les fractures sociales: en structurant le secteur informel, en garantissant aux femmes une vie décente et en les protégeant des aléas des conjonctures. Voilà un secteur encore où l’Etat doit imprimer son empreinte par une plus grande implication des femmes, la reconnaissance effective de leurs droits et leur protection au sein de la famille et dans le monde du travail.

A noter encore toutes les mesures prises par l’Etat en faveur d’une communauté particulière: celle des migrants irréguliers, encore plus exposés sans doute à la pandémie. Une coopération significative a été mise en oeuvre entre l’Etat et des acteurs non-étatiques, et ce avec la distribution de 4.000 paniers alimentaires et plus de 40.000 masques aux migrants à Casablanca par exemple.

Une réflexion stimulante nous est ainsi offerte dans cet ouvrage. De quoi nourrir le débat avec un matériau novateur. Le nouveau chemin des politiques publiques et de l’Etat dans la perspective d’un contrat social à l’ordre du jour?.


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