ÇA SENT LE ROUSSI !

LES PROBLÈMES DU PJD ÉCLATENT AU GRAND JOUR

Après 10 ans de pouvoir, le parti de la justice et du développement étale un bilan déficient. Les nombreux scandales de ses ministres et élus éclaboussent le parti et lui font perdre du terrain à quelques mois seulement des échéances électorales de 2021.

Au sein du parti au pouvoir, les dissidences et les faux pas, qui se suivent mais ne se ressemblent pas, ne trompent pas sur l’existence d’un malaise profond. Le navire du PJD coule-t-il vraiment? En tout état de cause, une chose est sûre: Le capitaine, en l’occurrence Saâd Eddine El Othmani, le Secrétaire général, est plus que jamais isolé au sein de la majorité mais aussi et surtout en interne, au sein de son propre parti.

Cet éloignement par rapport à ses alliés actuels mais aussi des alliés potentiels a été démontré lors de la discussion du nouveau code électoral. Mercredi 3 mars 2021, la commission parlementaire de l’Intérieur a adopté, à la majorité, le nouveau quotient électoral pour les élections de 2021, dont le calcul pour l’octroi des sièges se fera désormais sur la base du nombre des inscrits et non plus sur celle des voix exprimées. Malgré leur opposition, arguant du fait que son application va faire perdre au PJD entre 25 et 35 sièges à la Chambre des représentants et que la nouvelle méthode proposée est «non-constitutionnelle » et «ne sert pas la démocratie», les députés du parti de la Lampe n’ont pas pu empêcher l’adoption de ce quotient électoral.

Ils étaient seuls face à une ligue constituée de l’opposition, mais aussi des autres composantes de la majorité. Les partis de l’opposition (l’Istiqlal et le PAM) se sont alignés sur la décision de la coalition de cinq partis de la majorité (RNIUC, MP, USFP, PPS) qui a voté en faveur de cet amendement. En guise de représailles, la veille, le PJD avait menacé, par le truchement de Slimane El Amrani, secrétaire général adjoint, de voter contre le projet de loi organique relatif à la Chambre des représentants. En tout état de cause, que le PJD s’y oppose ou pas, cela n’a plus tellement d’importance, les dés sont jetés, le nouveau bloc majorité-opposition en sortira gagnant.

Et ce n’est pas qu’au parlement que la mésentente avec les partis de la majorité est patente. Driss Lachgar, Premier secrétaire de l’USFP, n’a pas hésité à ironiser sur les dissensions au sein du parti de la Lampe, samedi 27 février 2021, dans le cadre d’une rencontre régionale des socialistes à El Jadida. Il a déclaré que «les intérêts personnels et la course acharnée pour l’obtention de postes de responsabilité, de la présidence des conseils communaux et les avantages qui y sont afférents sont derrière les récents conflits qui ont éclaté au sein du Parti de la justice et du développement».

Il a aussi exprimé son voeu que les membres du PJD puissent résoudre seuls leurs différends. «L’USFP, qui a toujours défendu le principe de non-ingérence dans les affaires internes des partis, ne peut pas se réjouir de ce qui se passe aujourd’hui au sein du PJD même si quand on a vécu la même situation, les leaders de ce parti avaient bien jubilé en se moquant de nos problèmes internes», faisant allusion aux sorties médiatiques de l’ancien Premier ministre et ancien Secrétaire général du PJD, Abdelilah Benkirane.

Fissure profonde
Le coup de gueule de M. Lachgar n’est pas passé inaperçu. La réplique du PJD a été publiée sur son site officiel: «Il n’est pas étonnant que M. Lachgar dise une chose et son contraire en même temps (…) Il est bizarroïde qu’il veuille extrapoler l’expérience vécue par son parti voire son expérience personnelle sur notre parti et ses militants. L’on se souvient quand il critiquait avec véhémence ce qu’il appelait «Le nouvel arrivant» en appelant à s’allier avec notre parti à l’époque où il était encore dans l’opposition avant de surprendre tout le monde en acceptant un poste ministériel, en l’occurrence le département chargé des relations avec le Parlement. Est-ce qu’il y a une «pathologie partisane» autre que celle de voir un «chef de parti», qui se considère «unique» et qui se voit mériter seul le poste de ministre, et quand son souhait n’a pas été exaucé, se tournait à droite et à gauche, ne trouvant parmi tous les militants de son parti un ministrable autre que sa propre fille?».

Ce chassé-croisé de tirs de missiles entre l’USFP et le PJD est, certes, révélateur d’une fissure profonde au sein du mur de la majorité. Mais il traduit aussi, à l’instar de ce qui s’est passé lors du vote du quotient électoral au parlement, le fait que le parti islamiste se fragilise et consomme un divorce annoncé avec ses alliés à six mois des élections.

Ce sont là autant de signes de son incapacité à fédérer autour d’un projet et d’une vision communs. Cet affaiblissement, qui émerge à la surface, rejaillit en vérité de l’intérieur même du parti. En témoignent les démissions de deux de ses «ténors». La première, en date du vendredi 26 février, est plutôt une demande de décharge de sa fonction ministérielle présentée par El Mostapha Ramid, ministre d’Etat en charge des droits de l’Homme et des relations avec le Parlement.

La seconde, survenue le lendemain, est une démission du Conseil national et du bureau politique du PJD de Driss El Azami, maire de Fès. Si M. Ramid est revenu, après l’appel téléphonique du Roi Mohammed VI, sur sa décision, justifiée par lui-même dans sa lettre adressée au Chef du gouvernement par des raisons de santé, sa demande intervient dans un orage qui secoue le parti. Et c’est justement ce timing qui explique les désaccords au sein du parti.

Réunion houleuse
A vrai dire, rien ne va entre les caciques du parti à référentiel islamiste depuis quelque temps. Dissidences, gels d’adhésion et démissions… Le monopole des décisions par la direction du parti et la reprise des relations diplomatiques avec Israël, entre autres, ont fini par diviser les rangs du PJD à quelques encablures des élections législatives de 2021. La réunion ordinaire de son conseil national tenue samedi et dimanche 23 et 24 janvier 2021 par visioconférence, houleuse et tumultueuse, a révélé les contours de cette tension. Des membres du conseil national avaient présenté leur démission.

C’est le cas de Abdelaziz El Omari, maire de Casablanca. L’un des fondateurs du parti et ses idéologues les plus en vue, Abouzaid El Mokrie El Idrissi, a, quant à lui, gelé son adhésion. La décision de ce dernier peut créer des émules au sein de la base militante mais aussi au sein même du conseil national. Les protestations avaient fusé ce jourlà de toutes parts à cause de la position jugée contraire à la pensée fondatrice du parti s’agissant de signer les accords avec l’Etat hébreu. On reproche à Saâd Eddine El Othmani, Secrétaire général du parti, d’avoir pris cette décision sans se référer au conseil national, comme le stipule le règlement intérieur du parti.

Cette cacophonie interne du parti a eu le mérite de confirmer un postulat. M. El Azami évoque dans sa lettre de démission l’état instable du parti, ses positions politiques qui ne concordent pas avec ses principes, les dissensions internes entre dirigeants, sans oublier de parler de la posture de son parti plutôt attentiste et non agressif, face à la situation que traverse le pays ainsi que sa faible maîtrise en ces temps de crise sanitaire et économique, à tous les niveaux.

Il y a beaucoup de vrai dans ses propos quoiqu’il soit, lui-même, pointé du doigt pour sa gestion calamiteuse de la capitale spirituelle. En effet, la gestion de la chose publique par le cabinet El Othmani est somme toute défaillante. Même avant l’avènement de la pandémie du Covid-19, le pays était plus proche d’une faillite financière. Plus de ressources et moins de recettes alors que la fraude fiscale bat son plein… M. El Othmani avait même décidé vers fin 2019 de céder 5 CHU à la CMR (Caisse marocaine de retraite) pour juguler le déficit budgétaire. Un des secteurs sociaux les plus importants, la Santé publique, a été mis à nu depuis le début de la pandémie: hôpitaux saturés, médecins et infirmiers dépassés… Somme toute, les décisions du gouvernement laissaient entrevoir le flou, l’incertitude et le manque de vision et de visibilité.

Au-delà de cette gestion qui laisse beaucoup à désirer, les scandales de ministres et de responsables communaux pjdistes, étaient nombreux. A commencer par celui de la non-déclaration des employés de leurs cabinets d’avocats par deux ministres pjdistes, en l’occurrence El Mostapha Ramid, ministre d’Etat chargé des droits de l’homme, et Mohamed Amerkaz, ministre de l’Emploi, sans oublier l’affaire immobilière dans laquelle la famille El Othmani était impliquée dans la commune rurale d’Aït Melloul, près d’Agadir.

Une autre affaire plus récente: Le juge d’instruction chargé des crimes financiers près la cour d’appel de Marrakech a décidé, mercredi 3 mars 2021, de poursuivre le maire PJDiste de Marrakech, Mohamed Larbi Belcaid, et son premier adjoint, Younes Benslimane, pour dilapidation des deniers publics lors de la COP 22, qui s’est déroulée à Marrakech en 2016. Le procureur général du Roi avait chargé la police judiciaire de diligenter une enquête sur la passation de plusieurs marchés de gré-à-gré, d’une valeur de 280 millions de dirhams, sans appel à la concurrence.

Ces scandales qui éclaboussent le parti lui font perdre du terrain à quelques encablures du lancement de la campagne électorale annonçant la tenue des échéances électorales de 2021. Le PJD a non seulement repoussé certains de ses sympathisants et militants mais il se retrouve seul dans la reconquête du pouvoir, sans alliance préalable. Sous la direction de Saâd Eddine El Othmani, dont le manque de leadership et de force d’adhésion au sein de son propre cabinet s’est cristallisé avec la décision du ministre de l’Intérieur d’imposer contre sa volonté les amendements du code électoral, le parti risque de connaitre une véritable traversée du désert.

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