UNE BRÈVE HISTOIRE DE L'ARGENT

De la "monnaie cosmique"

Dans toutes les sociétés, qu’elles soient archaïques, antiques, médiévales ou plus proches de l’organisation capitaliste que nous connaissons aujourd’hui, il existe une manière de définir ou d’envisager la richesse à capter.

L’engouement des hommes pour l’argent est naturel. Il procède d’une sorte de confusion entre l’essentiel et le superflu. L’essentiel étant la quintessence de la vie, à savoir, la valeur véritable de chaque instant, sa qualité que l’on pourrait qualifier de spirituelle. Le superflu est une sorte de sublimation imaginaire d’une idée de l’abondance qui procurerait le sésame sur terre: le bonheur! Qui est toujours lié à une accumulation matérielle et quantitative.

Mais qu’est-ce que l’argent? Le mot «argent» lui-même est ambigu. En français, il comporte au moins deux sens. Le premier renvoie à un métal connu depuis la plus haute antiquité, affecté du numéro atomique 47 dans la classification de Mendeleïev, dont la température de fusion est de 962 degrés Celsius (celle à laquelle il se liquéfie). Le second se réfère à l’ensemble des moyens utilisés pour effectuer des achats, ou pour solder une dette, même si pour cela, et pendant des siècles, c’est plutôt l’or qui s’est imposé. Du troc à l’unité de compte, de l’étalon or à la monnaie fiduciaire. L’argent a vu le jour.

La science économique, quant à elle, ne parle guère d’argent. Son terme consacré est «monnaie». Ce qui complique tout, car l’usage quotidien du même vocable signifie plutôt la capacité à faire l’appoint. La langue anglaise, plus soucieuse de correspondance entre un mot et un acte, désigne l’argent métal par silver, la devise qui a cours actuellement par currency, les liquidités par money, les pièces par coins, l’appoint par change.

Pour en rendre compte, les économistes parlent de «neutralité de la monnaie». Cette dernière ne serait qu’un voile. S’inscrivent dans cette perspective d’illustres noms tels David Ricardo, Thomas Robert Malthus ou Jean-Baptiste Say. À leurs yeux, le monétaire vient en surimpression du monde réel mais ne l’influence pas. Depuis plus de cent-cinquante ans, conscients de cette dichotomie, certains, comme Léon Walras, Irving Fisher ou Friedrich von Hayek, se sont efforcés de rapatrier le monétaire dans une structure construite sur son exclusion. Ils ont multiplié les tentatives pour «intégrer» la monnaie dans le schéma conceptuel classique. Sans rencontrer toujours le succès attendu. Il en découle trois conséquences majeures. D’abord, comme le dira d’ailleurs Adam Smith, considéré, à juste titre, comme le fondateur du libéralisme, l’argent n’est qu’un instrument, une «grande roue de la circulation» selon sa propre expression. Il est donc secondaire. Il ne structure pas un monde théorique établi sur son absence. En définitive, concrètement, cela signifie que la production est à l’origine de tout, que l’argent n’en est pour ainsi dire que l’obligé.

Cela étant, l’argent, il faut l’attirer à soi: dans le langage de tous les jours, ne parle-t-on pas de «gagner de l’argent», comme s’il s’agissait de décrocher une timbale sur l’origine de laquelle, par ailleurs, personne n’imagine exercer de véritable emprise? Les Anglo-Saxons utilisent l’expression to make money, mais cela ne signifie pas qu’il est possible de «faire de l’argent» au sens d’une fabrication. Cela indique seulement que rien ne vient tout seul. Il faut attirer l’abondance. Il faut la mériter. Mais comment faire pour s’attirer les faveurs de l’argent?

Aujourd’hui, nos sociétés disposent d’une arme économique absolue: la création monétaire ad libitum. Il est possible de lancer dans la circulation autant d’argent que nous le voulons. Un seul acte suffit: l’inscription électronique en compte. Une question immédiate surgit: s’il est possible de créer autant de monnaie que nous le désirons, pourquoi ne le faisons-nous pas? Deux dimensions apparaissent dans cette question clé. L’une renvoie aux pratiques bancaires à l’intérieur d’un espace souverain; l’autre, à l’évolution des relations extérieures entre les sociétés dans leur ensemble.

La réponse est simple: puisque nous disposons de l’arme monétaire absolue, rien n’empêche une banque quelconque de l’employer, n’importe quelle institution bancaire pourrait s’engager pour des montants considérables et créer ainsi de la monnaie en quantité infinie. En pure logique, il est possible à un établissement bancaire d’inscrire une somme astronomique au crédit de votre compte, puisque l’argent contemporain se résume à cette ligne électronique. Si tel était le cas, cela signifierait que vous disposeriez soudain d’une somme considérable, avec laquelle vous pourriez acheter tout ce qui serait de nature à satisfaire vos désirs. D’un point de vue individuel, cette situation correspond souvent à un rêve, inaccessible. Mais imaginez que chacun d’entre nous réalise ce fol espoir. D’emblée, nous nous porterions acheteurs de tout ce qui nous plairait. Or, par hypothèse, tous les êtres humains vivant sur terre jouiraient de cette capacité incroyable. Ils seraient donc tous acquéreurs de biens, nourritures ou châteaux. Toute la question est alors de savoir si ces marchandises existent. Il n’en est rien. C’est une chimère.

Dans toutes les sociétés, qu’elles soient archaïques, antiques, médiévales ou plus proches de l’organisation capitaliste que nous connaissons aujourd’hui, il existe une manière de définir ou d’envisager la richesse à capter. Aujourd’hui, celle-ci est spontanément assimilée au patrimoine. Est riche celui qui détient des valeurs, actions, meubles en tous genres, bijoux, oeuvres d’art, bâtiments, châteaux et autres immeubles d’habitation. Que les tableaux de maîtres croupissent dans des coffres ou que les palais soient dissimulés derrière des murs infranchissables, le seul critère semble être aujourd’hui la possession.

La réponse, dans son principe, est simple: cela consiste à pratiquer l’échange de quelque chose issu d’un travail (un produit physique ou une prestation de service) contre de l’argent. Le fait n’est pas si nouveau puisque Aristote opposait déjà l’économique, où l’activité consiste à céder des biens pour obtenir l’argent qui permet de se procurer d’autres biens; à la chrématistique, définie par l’achat de marchandises avec de l’argent pour les revendre et ainsi recevoir plus d’argent à la sortie. Karl Marx reprendra cette distinction dans son oeuvre majeure, Le Capital, et désignera la logique d’une société traditionnelle par la formule M-A-M (marchandise- argent-marchandise), à l’inverse de la logique capitaliste, résumée par la séquence A-M-A (argent-marchandise- argent supplémentaire).

Telle n’est pourtant pas la conception la plus répandue à travers l’Histoire. Le premier signe de la richesse est d’abord la grandeur. L’honneur, le respect, la renommée, la gloire y contribuent autant sinon plus que le cheptel ou le trésor monétaire. Est grand celui qui étale les attributs de son état. Imagine-t-on Gargantua en costume d’Harpagon?

Comment atteindre cette abondance tant espérée alors? Sur le plan collectif, ce dessein n’est possible qu’à travers l’émulation de l’intelligence collective de la nation et la puissance de la foi en un lendemain commun radieux. Sur le plan individuel, à travers la valeur intrinsèque légitime et le don. Plus on donne plus on reçoit. Il n’y a pas d’autre secret. Et, au-delà de tout, il faut avoir le mérite de ce que l’on reçoit. Un homme très riche a déclaré un jour que: «Si vous preniez tout l’argent du monde et le partagiez également entre tout le monde, il serait bientôt de retour dans les mêmes poches qu’avant».

A la différence de l’argent conventionnel, pourrait-on concevoir une «monnaie cosmique» donnant accès à la richesse matérielle et menant à l’abondance spirituelle? En Islam, il est question de l’anéantissement de l’intérêt, de l’usure et de la multiplication des aumônes (le don). La «monnaie cosmique» désigne un processus matériel concret grâce auquel nous pouvons transcender notre modeste monde, en élevant notre performance cognitive vers des dimensions supérieures, ce qui pourrait finalement nous mener à l’excellence humaine.

Pour distinguer le pouvoir matériel d’une accumulation matérielle du don qui est la véritable richesse, Paulo Coelho a écrit qu’«à tout être humain ont été concédées deux qualités: le pouvoir et le don. Le pouvoir conduit l’homme à la rencontre de son destin, le don l’oblige à partager avec les autres ce qu’il a de meilleur en lui».


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