Bras de fer entre la mairie du grand Casablanca et Abdelilah El Akram


Le Paradise objet de convoitise


Ces jours-ci, auront sans doute  remarqué les habitués, le Paradise  ouvre plus tôt que de coutume.  Dès le coup de 5h du  matin, le personnel de ce célèbre club  estival, touristique et sportif de la corniche  de la ville de Casablanca est déjà  à pied d’oeuvre. «C’est nous qui venons  de notre propre chef», nous indique un  des employés. Mais y a-t-il vraiment une  autre alternative? Le 21 mars 2017, le  conseil de la commune urbaine, présidé  par le «maire» PJD (Parti de la justice et  du développement) Abdelaziz El Omari,  avait de bon matin envoyé des sbires  pour barrer l’accès au club. La raison?  Depuis 2013, il souhaite récupérer, au  même titre que d’autres propriétés de la  ville louées à des particuliers, à l’instar de  l’ancien marché de gros et de La Sqala, le  Paradise afin, explique-t-il, de s’occuper lui-même de sa gérance. Légaliste, la  wilaya de la région de Casablanca-Settat  ne peut que suivre. Cependant, c’est  quelque 120 familles qui, demain, pourraient  se retrouver à la rue. En effet, les  employés du club ne sont pas garantis de  conserver leur travail. A ce titre, ils sont  prêts à en découdre. «Si la ville souhaite  récupérer les lieux, très bien; mais qu’au  moins cela se fasse dans les normes,  fulmine M. Abdelilah El Akram, dont la  société, Plein Ciel, loue le Paradise à l’arrondissement  d’Anfa depuis 2001. Vous  ne pouvez quand même pas venir ainsi  fermer le club alors qu’en même temps  le tribunal administratif a jugé cinq fois  en ma faveur! Ne vivons-nous donc pas  dans un Etat de droit?»

Depuis que M. El Akram loue le Paradise,  le club est, au fur et à mesure, (re)devenu  un des endroits les plus courus du Grand Casablanca. Il faut, en effet, voir les photos  des lieux quand, pour la première fois,  celui qu’on avait connu pendant sept ans  (2007-2014) président de la section de  football du Wydad athletic club (WAC) en  avait pris les commandes.

Gros investissements
Les bâtisses sont alors, de façon très  avancée, délabrées et les équipements  des plus vétustes. Le Paradise est, pour  ainsi dire, à l’abandon. Aujourd’hui, les  familles aiment à y venir passer un bon  moment au bord des deux piscines du  club, ou carrément, pour les amateurs  d’exercice, faire du sport: on peut courir  sur son tapis roulant en profitant de la vue  sur la plage d’Aïn Diab ou encore utiliser  les terrains entièrement rénovés par Plein  Ciel pour jouer une partie de football avec  les autres adhérents. «Au départ, j’étais  tenu par l’arrondissement d’Anfa d’investir  seulement 33 millions de dirhams;  mais au fil des ans, j’ai dépensé bien plus  que cela, expose M. El Akram. Dernièrement,  j’ai par exemple acheté du nouveau  matériel pour la piscine à hauteur de 1,2  million. J’étais même prêt à construire  un hôtel; la somme que j’avais convenue  avec l’arrondissement était de 60 millions; mais à la dernière minute, l’autorisation  m’avait été interdite. Entre autres  raisons citées alors par le ministère de  l’Intérieur, le fait que le Paradise se trouve  dans une partie située dans un espace  balnéaire dense et dans une bande littorale  naturelle, en sus du tramway dont la  station finale d’Aïn Diab devait à l’origine  être construite non loin.»

Une tournure exacerbée
Si le conflit avec le conseil de la commune  urbaine est ouvert depuis le temps  où il était présidé par l’actuel secrétaire  général de l’Union constitutionnelle (UC),  Mohammed Sajid, c’est cependant sous  M. El Omari qu’il a pris une tournure exacerbée.  En juin 2016, le ministre chargé  des Relations avec le parlement sortant  avait carrément envoyé des éléments  d’une société de sécurité privée pour  investir le parking du Paradise.

Pour justifier sa décision, le maire du  Grand Casablanca avait allégué que l’espace  occupé par le club ne constituait  pas un même ensemble; foulant par là  même les décisions du tribunal administratif.  Quelques heures plus tard, il avait  dû, cela dit, faire débarrasser le plancher.  Dans les salons casablancais, la rumeur  court qu’une importante personnalité  chercherait à récupérer le Paradise à son  profit: il faut dire que grâce aux investissements  de Plein Ciel, le club a vu, au fil  des ans, sa valeur décupler.

On l’estime actuellement, au bas mot, à plusieurs dizaines de millions. Mais qui  au juste voudrait mettre le grappin dessus?  M. El Akram lui-même l’ignore. «J’ai  effectivement eu vent de ces rumeurs,  mais je n’ai, très sincèrement, aucune  idée sur leur véracité, nous déclare-t-il.  Je suis prêt, comme je vous l’ai dit, dès  maintenant à remettre les clés du Paradise;  mais j’estime qu’au minimum, on  me doit de me rembourser mes investissements.  Je n’ai quand même volé  personne! Mon argent, je l’ai gagné à  la sueur de mon front. De toute façon,  je garde une confiance absolue dans la  justice de mon pays. Tant que je suis  dans mon droit, je n’ai absolument rien à  craindre.»

“Franchement ubuesque”
Au titre du contrat de bail signé avec  l’arrondissement d’Anfa, Plein Ciel doit  en principe s’occuper de la gestion du  Paradise jusqu’en 2046. En échange, elle  paie chaque année à l’Etat un montant  fixé au préalable: 1,35 million de 2001 à  2011, 1,8 million de 2011 à début 2016,  2,25 millions actuellement et, à partir  de 2021, une somme qui tous les cinq  ans doit augmenter de 5% par rapport  à la période précédente. Pour l’anecdote ,  le conseil de la commune urbaine  n’a rien encaissé depuis 2015: il refuse,  en effet, tout bonnement de recevoir  les chèques de Plein Ciel. Ces arriérés,  évalués actuellement à 3,6 millions, sont  toutefois déposés auprès du tribunal  administratif. «A chaque fois que j’allais  payer le montant du loyer, l’administration  de l’arrondissement me rétorquait  que je ne pouvais pas le faire, explique  M. El Akram. J’ai, au bout du compte, fait  venir un huissier de justice pour constater  cela et prendre note du fait que si je  ne payais pas le loyer, c’est parce qu’on  me le refusait, non parce que je ne le  voulais pas. Le plus drôle dans l’histoire  est que l’arrondissement, sans peut-être  le savoir, encaisse les taxes que je paie  par exemple pour les boissons qui sont  consommées au café du club. C’est franchement  ubuesque.»

Tandis que le crépuscule déteint dans le  ciel, les employés du Paradise inspectent  une dernière fois les locaux avant de  reprendre le chemin de leurs foyers. Le  lendemain encore, ils devront retrouver le  soleil dès les aurores, mais peut-être pas  forcément leur travail.

Articles similaires