Bilan diplomatique 2021: L'île-Maroc

Isolé dans son voisinage direct, le Royaume multiplie les partenariats avec des États de plus en plus éloignés : en dehors de l’Afrique, Israël ou encore le groupe de Visegrad. Un impératif finalement autant politique que géographique.

C’est un extrait vidéo que les pages de la droite nationaliste marocaine sur les réseaux sociaux aiment à repartager. Il provient d’un épisode du mois de septembre 2005 de l’émission Woujouh wa qadaya, diffusée à l’époque sur la chaîne Al-Aoula, et l’historien Abdallah Laroui, qui y est interviewé par la journaliste Badia Radi, y affirme ceci: “Le Maroc est une île. On ne la voit pas, mais regardez la carte du Maroc et vous verrez que le Maroc est une île. Et nous devons en tirer toutes les conséquences. Notre destin est que nous sommes une île, et nous devons nous conduire comme les habitants d’une île”. M. Laroui avait-il raison? Le Maroc est-il seulement en train d’être rattrapé par sa géographie?

Le fait est qu’en 2021, et plus sans doute qu’aucune autre année depuis belle lurette, le Royaume s’est retrouvé dans une situation d’isolement dont le moins que l’on puisse est qu’elle est éminemment insulaire. A l’est, certes, rien de vraiment nouveau: comme depuis pratiquement soixante ans, si l’on excepte certains intermèdes finalement très brefs, l’Algérie est toujours décidée à mener la vie dure au Maroc.

Etape inédite
Pressés par une population qui en a plus que jamais assez de la junte au pouvoir depuis l’indépendance en juillet 1962 et qui, depuis février 2019, manifeste pour réclamer l’instauration d’un État civil fidèle aux idéaux de la révolution, les dirigeants algériens se sont même, comme on l’a vu, radicalisés, poussant jusqu’à rompre le 24 août 2021 les relations avec Rabat sous le prétexte risible d’une implication marocaine dans les feux de forêts ayant touché la région de Kabylie en été -et cela à l’instar de l’ensemble du pourtour méditerranéen, de la Grèce et la Turquie en passant par le Royaume lui-même d’ailleurs au niveau de la province de Chefchaouen.

De l’autre côté du détroit de Gibraltar, l’Espagne est, pour sa part, sortie du bois: en accueillant quarante- quatre jours durant (du 18 avril au 2 juin 2021) le secrétaire général du mouvement séparatiste sahraoui du Front Polisario, Brahim Ghali, dans un de ses hôpitaux pour être soigné de la Covid-19, et ce en cherchant à le cacher au départ au Maroc et même à la justice espagnole qui le poursuit depuis novembre 2016 pour crimes contre l’humanité, tortures, génocide et séquestration, la voisine du Nord a rendu caduques les déclarations d’amour dont aiment se fendre ses gouvernants à l’endroit de la partie marocaine.

Si, dans son dernier discours de la Révolution du Roi et du peuple du 20 août 2021, le roi Mohammed VI avait “form[é] le souhait de continuer à oeuvrer avec le gouvernement espagnol et son président, son excellence Pedro Sanchez, afin d’inaugurer une étape inédite dans les relations entre” le Maroc et l’Espagne, il n’en reste pas moins que, dans les faits, une certaine suspicion semble rester de mise. Rappelée le 18 mai 2021, l’ambassadrice du Royaume à Madrid, Karima Benyaïch, n’a, à cet égard, pas encore repris poste, de même que la querelle sur l’installation, au large du préside occupé de l’archipel des Jaâfarites, d’une ferme piscicole marocaine, ou celle ayant fait suite aux accusations portées le 20 décembre 2021 par le ministère de la Santé sur “l’absence de respect des protocoles sanitaires” relatifs à la pandémie de Covid-19 en Espagne -accusations qualifiées d’“inacceptables”, le lendemain, par le ministre des Affaires étrangères espagnol, José Manuel Albares- viennent rappeler qu’il suffit vraiment d’un rien pour que tout reparte en vrille entre les deux voisins.

Discours circonstancié
Pour passer outre le confinement géographique dans lequel se trouve le Maroc, les monarques qui se sont succédé depuis douze siècles à la tête du pays, et même plus si l’on remonte jusqu’à l’époque de la Maurétanie tingitane, ont de tout temps eu deux choix: la guerre, mais, comme l’avait déclaré le 3 novembre 2021 à l’Agence France-Presse (AFP) “une source marocaine informée”, “le Maroc n’en veut pas” de toute façon; et les “alliances de revers”, comme celle qu’avait par exemple nouée en son temps le sultan saâdien Ahmed El Mansour avec la reine Elisabeth Ière d’Angleterre pour faire face aux ambitions de Reconquista du roi Philippe II d’Espagne et aux visées irrédentistes de l’Empire ottoman, installé juste à la frontière orientale.

Mutatis mutandis, cette seconde option semble de plus en plus se manifester dans les choix diplomatiques récents du Maroc, d’autant que dans le court terme du moins, il s’avère de l’ordre de la chimère presque que le Royaume établisse des liens véritablement détendus avec les pays du voisinage: depuis novembre 2018, l’Algérie continue de refuser la main que lui tend le roi Mohammed VI et qu’il a remise sur le tapis dans un discours circonstancié donné le 31 juillet 2021 à l’occasion de la fête du Trône; tandis que non seulement l’Espagne, mais une partie de l’Europe donne l’impression de refuser de sortir de la “zone de confort” dans laquelle le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, l’avait à deux reprises accusée, en janvier et mars 2021, de s’empêtrer, dans la mesure où elle entretient des positions ambigües à l’égard entre autres de la marocanité de la région du Sahara (le fait que l’Allemagne considère désormais l’initiative marocaine pour la négociation d’autonomie comme “une importante contribution” est, à ce titre, certes encourageant et a été plutôt bien accueilli par Rabat, mais il faut bien sûr attendre de voir pour croire).

Dans le détail, on voit le Maroc poursuivre la politique africaine qu’il mène depuis une dizaine d’années, avec notamment le renforcement de son ancrage au versant occidental du continent (tributaire, au passage, de bonnes relations avec la Mauritanie, ce qui est heureusement le cas depuis l’investiture début août 2019 du président Mohamed Ould Ghazouani): la demande d’adhésion de fin février 2017 à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CÉDÉAO) reste, certes, encore lettre morte, mais le projet de gazoduc devant à l’avenir traverser, depuis le Nigeria, onze des quinze États membres de l’organisation jusqu’au territoire marocain vient de voir l’étude de la deuxième phase de son avant-projet technique bénéficier d’une enveloppe de 29,75 millions de dollars de la Banque islamique de développement (BID), ce qui le rend encore plus concret.

Popularité non négligeable
Mais il y a aussi, bien évidemment, le rétablissement, le 22 décembre 2020, des relations avec Israël, dont la situation géopolitique similaire, dans une certaine mesure, à celle du Maroc l’avait poussé dès sa fondation en avril 1948 à adopter la fameuse politique dite de la périphérie consistant à prendre langue avec des pays du voisinage lointain tels la Turquie des généraux et l’Iran du shah. Avec l’État hébreu, le point d’orgue a été la signature le 24 novembre 2021 d’un accord de coopération sécuritaire qui n’est d’ailleurs pas sans inquiéter l’Espagne et surtout l’Algérie (dont un haut responsable militaire avait confié au journal français L’Opinion pour un article publié le 30 novembre 2021 que son pays devait faire la guerre maintenant sous peine d’être dépassé “dans un délai que l’on estime à trois ans”).

L’industrie de l’armement israélienne n’est, ainsi, plus à présenter, d’autant qu’elle dispose de l’appui technique et financier de la première puissance mondiale que sont les États-Unis: elle est justement spécialisée dans la guerre dans le désert, où pourrait principalement se dérouler un éventuel conflit avec l’armée algérienne, et c’est, en outre, un secret de polichinelle que c’est sur entre autres le conseil d’Israël que les Forces armées royales (FAR) avaient procédé à l’édification, dans les années 1980, du mur de défense.

Enfin, le Vieux Continent a, tout au long de l’année 2021, vu le Maroc se rapprocher du groupe de Visegrad, qui regroupe les pays d’Europe centrale que sont la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et la Tchéquie et dont les gouvernements conservateurs ont surtout comme point commun avec le Royaume d’avoir régulièrement maille à partir avec la commission européenne -M. Bourita a d’ailleurs participé, les 6 et 7 décembre 2021, à la dernière réunion du groupe qui s’est tenue dans la capitale hongroise, Budapest.

A cet égard, il faut aussi dire que le Maroc semble jouir d’une cote de popularité non négligeable auprès des partis de droite d’Europe, tels par exemple Lega Nord en Italie, dont le secrétaire fédéral, Matteo Salvini, s’était positionné suite à des entretiens qu’il avait eus le 17 juin 2021 avec l’ambassadeur Youssef Balla pour “accélérer et améliorer les relations avec le Maroc en tant que pays le plus stable de toute la région méditerranéenne et nord-africaine” (lire n° 1400, du 25 juin au 1er juillet 2021): c’est qu’en dernière instance le Royaume fait figure d’allié de choix sur leurs thématiques de prédilection que sont la lutte contre le terrorisme, l’immigration irrégulière et le crime transfrontalier.

Sans compter le fait qu’il constitue une porte d’entrée vers l’Afrique; volet qui compte notamment beaucoup pour le Royaume-Uni, qui suite à l’officialisation de son retrait de l’Union européenne (UE) fin janvier 2020 essaie d’acter de nouveaux partenariats de par le monde, y compris avec le Maroc.

A ce titre, on a beaucoup parlé ces dernières semaines du câble qui, à l’horizon 2025, devrait permettre aux foyers britanniques de s’alimenter en électricité propre à partir de la région de Guelmim-Oued Noun et qui sera dû à la société Xlinks, pour un budget de quelque 22 milliards de dollars. A la vue de ces développements entre Rabat et Londres, Ahmed El Mansour aurait peut-être souri: comme quoi, on refait bien l’histoire, mais encore moins la géographie, surtout celle de deux “îles”...