Beyeth Gueck: “Le Maroc ne doit pas porter seul le fardeau de l’immigration irrégulière”


Beyeth Gueck, ressortissant congolais au Maroc et président de l’association Bank de Solidarité à Casablanca, revient sur les tensions entre les migrants subsahariens à Ouled Ziane et les populations locales. Pour lui, le Maroc ne peut pas supporter le poids de la migration irrégulière tout seul. Les autres parties, notamment l’Union africaine, doivent assumer pleinement leurs responsabilités. 


Votre association est très active dans l’aide aux migrants clandestins notamment ceux à Ouled Ziane. Quelle lecture faites-vous des tensions récentes là-bas ? 

Cela fait plus d’une dizaine de jours que les camps de migrants près de la gare routière sont le théâtre de violence entre les migrants et les forces de l’ordre. Lundi 16 janvier, les tensions persistaient encore. Mais ce qu’il faut souligner, c’est que ces incidents ne sont pas une première. Ça revient de manière régulière depuis plus de cinq maintenant, surtout durant cette période de l’année. Et c’est triste car rien n’a changé depuis, et personne ne s’intéresse réellement à la situation de ces camps et des gens qui y vivent. Et cela a fait qu’un climat d’insécurité et de peur s’est installé chez les riverains marocains. Ces derniers ne peuvent plus sortir tranquillement de peur de se faire agresser et cela est inacceptable. Moi, bon citoyen qui paie mes impôts, je me sens extrêmement gêné par cette situation causée par la présence de ces migrants, et c’est tout à fait compréhensible que je crie mon ras-le-bol haut et fort. 

À vous entendre, les migrants irréguliers seraient les seuls responsables de cette situation... 

Non, loin de là. Le problème est plus complexe que ça. Il faut aussi que l’État et la société civile s’y mettent plus sérieusement pour mettre fin à tout ça. Par exemple, on sait que l’objectif ultime de la majorité de ces migrants consiste à rallier l’Europe en passant par le Maroc. Or, celui-ci a renforcé la sécurité sur les points de sortie rendant le passage en Espagne presque impossible, tout en laissant ses autres frontières ouvertes à l’arrivée de migrants irréguliers. Je connais certains ici qui sont venus à l’âge de 15 ou 16 ans et cinq plus tard ils galèrent toujours dans la rue sans issue. Si on les empêche de partir en Europe, il faut bien leur proposer des alternatives. Si on ferme la sortie vers l’Europe, on peut de la même manière boucler l’entrée. Donc tout d’abord, il faut envisager de boucler l’entrée pour maîtriser le nombre d’irréguliers. Il faut enchaîner avec d’autres mesures, mais le Maroc ne peut pas tout faire seul. D’autres parties sont concernées par cette tragédie, et elles doivent assumer leurs responsabilités. 

Quelles sont ces autres parties ? 

Je parle surtout de l’Union africaine. La plupart de ces migrants sont africains, parmi lesquels environ 70% sont des ressortissants des pays de la CEDEAO. Et puis où sont les ambassadeurs de ces pays au Maroc ? Ces ressortissants sont des êtres humains et il faut les sauver de cette situation. Ils viennent ici à cause de l’instabilité, la guerre ou la pauvreté dans leurs pays respectifs. Il faut que ces acteurs s’assoient et discutent avec une véritable volonté d’arriver à une solution. Parfois, la solution est simple mais ça bloque pour des futilités. Par exemple, des centaines de migrants sont venus nous voir à l’association pour demander à rentrer dans leur pays d’origine, mais ils n’y arrivent toujours pas. Quelque 600 personnes sur les listes d’attente de l’OIM. Peut-être que c’est à cause du coup de logistique nécessaire pour les renvoyer, mais une chose est sûre : ils sont là, ils veulent retourner d’où ils sont venus mais ils ne peuvent pas. Et puis il y a ceux qui ont abandonné leur rêve d’aller de l’autre côté de la Méditerranée, et souhaitent rester au Maroc et travailler. Peut-on leur offrir du travail ici ? Si oui, comment ? Il faut s’asseoir et penser à tout ça, et il faut que les autres États concernés s’engagent à aider le Royaume à supporter ce fardeau. Attraper les migrants et les entasser dans des camions pour les déporter vers d’autres villes ne résoudra pas les choses. Ça ne fera que créer des camps dans ces villes, avec les mêmes tensions et la même misère. 

En attendant, des centres d’accueil peuvent-ils être une alternative pour ceux qui sont déjà au Maroc ? 

On a travaillé sur ça durant le confinement, mais on sait tous que le Maroc n’a pas les moyens pour construire des centres suffisants et dignes de ce nom à lui seul. C’est là où l’Union africaine, et même les pays européens, doivent faire preuve de solidarité et de volonté. Et puis ces centres ne doivent pas servir de simple dortoir. Il faut qu’ils permettent aussi l’insertion socioprofessionnelle des migrants qu’ils accueilleraient. Mais c’est une idée à double tranchant car elle pourrait encourager d’autres candidats à vouloir venir puisqu’ils vont se dire que le Maroc fournit leur offrira des centres d’accueil. Donc il faut faire un travail colossal intégrant plusieurs mesures en même temps. Les migrants à Ouled Ziane ont de plus en plus cette étiquette de “source ce problèmes” voire de “criminalité”. 

Peuvent-ils s’intégrer malgré cela ? 

La rue a une grande influence. Elle peut te transformer en voyou, même si tu n’en es pas un de base. Dans ces camps il y a tout : des passeurs, des prostitués, des mendiants qui veulent amasser de l’argent pour pouvoir rallier l’Europe. Certains se retrouvent obligés à se droguer pour pouvoir tenir et se détacher de leur réalité misérable. Même les membres de notre association ont été victimes de vol lors d’opérations de distribution de nourriture et de couvertures. Mais je connais plusieurs jeunes passés par ces camps, qui ont réussi à s’intégrer. Trois ont trouvé du travail dernièrement dans des centres d’appel, et d’autres avant ont même créé des petites entreprises.J’insiste que l’intégration requiert aussi une forte volonté de la part du migrant lui-même.

Le racisme peut-il constituer un frein à cette intégration ? 

Vous savez, quand l’insécurité et les problèmes qui y sont liés commencent à se poser avec acuité, il est normal de voir des réactions de la part des populations locales, et ça peut laisser croire que le racisme monte. Ces réactions se produisent partout dans le monde. C’est même arrivé dans certains pays de notre continent comme l’Afrique du Sud. Personnellement il m’arrive des fois que je me fasse contrôler et c’est probablement parce que je suis d’origine subsaharienne. Ce genre de mesures peuvent donner l’impression que le Maroc ou les autorités ont une attitude raciste, mais en réalité ce sont des actions tout à fait compréhensibles l

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