Le besoin d'un modèle maroco-marocain

Plaidoyer Royal pour un nouveau départ

Si le Maroc a connu, au cours des deux dernières décennies, une ascension fulgurante, un pan non négligeable de la population n’en a cependant pas recueilli les fruits.

Les discours royaux de l’été 2019, à savoir celui du Trône du 29 juillet et celui de la Révolution du Roi et du peuple du 20 août, ont été dans le sillage de ceux des deux dernières années. Il a ainsi encore été question de la nécessité de faire profiter tous les Marocains, et pas seulement une partie d’entre eux, du développement que connaît le pays depuis l’intronisation de S.M le Roi Mohammed VI en juillet 1999. Car si, d’un côté, l’on ne peut nier que le Maroc a connu une ascension fulgurante au cours des deux dernières décennies, en parvenant notamment à multiplier par dix, pendant ce laps de temps, son produit intérieur brut (PIB), un pan non négligeable de la population n’en a, cependant, pas recueilli les fruits.

Réduire les inégalités
Ce qui laisse, chez beaucoup de nos concitoyens, l’impression que le pays n’a pas tant changé que cela, et pousse notamment une partie des jeunes, les plus affectés par la situation -un tiers d’entre eux ne font rien de leur vie, selon une étude approfondie publiée en mars 2018 par le Haut-Commissariat au plan (HCP)-, à vouloir tenter leur chance ailleurs, en Europe notamment, au Golfe et en Amérique du Nord. Il n’y a donc point là de nihilisme; on ne peut, au contraire, que comprendre, et le Souverain ne dit pas moins. «Certains citoyens perçoivent sans doute mal les retombées de ces réalisations sur leurs conditions de vie, notamment en termes de satisfaction de leurs besoins quotidiens et singulièrement en ce qui concerne la fourniture de services sociaux de base, la réduction des inégalités sociales, le renforcement de la classe moyenne,» a-t-il notamment pointé dans son discours du Trône.

C’est ainsi sous ce jour qu’il faut voir la décision du Souverain, justement annoncée dans ce dernier discours, de mettre en place une commission spéciale chargée du modèle de développement. A cet égard, l’objectif n’est pas tant «de s’inscrire dans une logique de rupture avec le passé», comme l’a indiqué le Roi, mais plutôt d’actualiser le modèle. Mais bien évidemment, s’il est des choses à corriger, des trajectoires à remodeler, elles le seront: la commission disposera, pour ce faire, d’un blanc-seing. «Nous attendons de cette commission qu’elle remplisse son mandat avec impartialité et objectivité en portant à notre connaissance un constat exact de l’état des lieux, aussi douloureux et pénible puisse-t-il être,» a, toujours dans le discours du trône, souligné le Souverain.

Les deux discours, puisque celui de la Révolution du Roi et du peuple a été du même tonneau, ont surtout été un désaveu pour le gouvernement de Saâd Eddine El Othmani, puisque si le Roi a décidé de prendre, avec autant d’éclat, les devants, c’est parce que l’Exécutif se morfond depuis son entrée en fonction le 5 avril 2017 dans une atonie de très mauvais aloi eu égard à la conjoncture actuelle, et ce même si le Souverain a tenu tout de même à préciser que la nouvelle commission «ne tiendra lieu ni de second gouvernement, ni d’institution officielle parallèle».

Le Maroc "inutile"
A cet égard, on rappellera le projet du programme de qualification de l’offre de formation professionnelle lacunaire présenté en novembre dernier au Souverain et qui fut, en toute logique, renvoyé à son expéditeur, en dépit des orientations pourtant claires formulées dans le discours de la Révolution du Roi et du peuple du 20 août 2018 -le Roi est d’ailleurs revenu à la charge dans le discours de la Révolution du Roi et du peuple de cette année pour «souligner l’importance de la formation professionnelle pour la qualification des jeunes, notamment en milieu rural et dans les zones périurbaines», en espérant sans doute, par là même, que la classe politique y prête cette fois une oreille plus attentive. On a ainsi vu, en conséquence, les mouvements de protestations se multiplier, et même dans certains cas assisté à des manifestations de désobéissance civile dont le pays n’a plus été coutumier depuis le règne de Hassan II.

C’est surtout dans les zones profondes du Royaume, dans ce Maroc que l’on dit, depuis le temps du protectorat franco-espagnol, «inutile», que la chose a été la plus manifeste, notamment dans la province d’Al Hoceima à partir d’octobre 2016 et celle de Jerada à partir de décembre 2017.
Le changement de contexte régional, surtout après que le Printemps arabe ait balayé le voisinage, y est sans doute pour quelque chose, mais il y a aussi des raisons intrinsèques strictes, imputables notamment aux politiques antisociales des gouvernements PJD (Parti de la justice et du développement) s’étant succédé à la tête du pays depuis janvier 2012; autrement, ledit Printemps n’aurait pas raté le Maroc à son apogée au début de la décennie.

C’est ainsi qu’alors que les gouvernements de Driss Jettou (9 octobre 2002-15 octobre 2007) et de Abbas El Fassi (15 octobre 2007-3 janvier 2012), et ce malgré leur teinte libérale, prenaient bien soin de ne pas enfoncer le pouvoir d’achat des citoyens en raison du coût politique susceptible d’être engendré, le PJD, lui, convaincu de faire passer les réformes qu’il voulait sur la base de l’adhésion d’une partie des Marocains à son projet islamiste, a cru bon d’appliquer à la lettre le programme économique dicté par le Fonds monétaire internationale (FMI), et ce en échange d’une ligne de précaution et de crédit (LPL) reconduite à trois reprises depuis le 3 août 2012.

Politiques antisociales
C’est dans ce sens qu’est en train, par exemple, d’être démontée, depuis le 2 juin 2012, la Caisse de compensation: la nécessité en était, certes, impérieuse au regard de son poids sur les finances publiques (environ 55 milliards de dirhams par an), mais aucune alternative n’a été adoptée pour permettre aux moins riches, à commencer par les classes moyennes, d’absorber le choc.

Le projet final, comme l’ancien chef du gouvernement Abdelilah Benkirane l’avait lui-même détaillé lors d’une conférence organisée en octobre 2014 au siège de la Trésorerie générale du Royaume à Rabat par la Banque africaine de développement (BAD) sur les perspectives du Maroc et la transformation de l’Afrique, est que l’Etat «lève sa main» de secteurs sociaux comme l’éducation et la santé. Le nouveau modèle de développement devra, en tout état de cause, rompre le cou aux «recommandations» des officines internationales et, pour reprendre une expression consacrée par les temps qui courent, être, en définitive, maroco-marocain....


Laisser un commentaire