Benkirane s'exprimant à propos de l'assassinat du leader socialiste Omar BENJELLOUN

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Quarante ans après son assassinat,  le 18 décembre  1975, le souvenir de Omar  Benjelloun est toujours  là, avec son esprit vivace et son action  militante ininterrompue. L’ancien  siège de l’USFP, au quartier Agdal,  à Rabat, a été un lieu de mémoire et  de rappel. Le samedi 11 juin 2016,  l’association “Projet”, relevant de la  Chabiba Ittihadia, organisait une de  ses rencontres-débats programmées  pour le mois de Ramadan. Abdelilah  Benkirane y était convié. Tout au long  de la journée, le web a fonctionné à  plein régime. Des jeunes du parti exprimaient  leur opposition à cette invitation  considérée comme une provocation,  pour des raisons tout aussi  historiques.


Feuilleton juridique
La Chabiba Islamya était lourdement  impliquée dans l’assassinat de Omar  Benjelloun. Or, Abdelilah Benkirane  était membre de ce groupe radical.  Il ne pouvait donc être étranger à ce  meurtre. Le chef du PJD et du gouvernement  est empêché d’accès au lieu  de la rencontre. Il est même vertement  interpellé et bousculé. Il a fallu l’intervention  de la police, appelée par les organisateurs eux-mêmes, pour lui  frayer un passage. Une fois à l’intérieur,  Abdelilah Benkirane s’explique:  «Non seulement je ne faisais pas partie  de ce groupe, car j’étais toujours  dans une autre Chabiba, celle de l  ’USFP».


Une déclaration qui n’a pas convaincu  beaucoup de monde. La rouspétance  continue à l’extérieur du bâtiment. À  l’intérieur, non plus, la grogne n’a pas  cessé. Ce n’est pas la première fois  que Abdelilah Benkirane est l’objet  de telles accusations. Son nom est  régulièrement évoqué dans le long  feuilleton juridique et éditorial de l’assassinat  de Omar Benjelloun. Rumeur  implacable ou vérité inaccessible?  Ses relations dangereuses avec des  milieux sordides de l’islamisme extrémiste  lui vaudront également d’être  cité à la suite d’incidents violents sur  les campus universitaires d’Oujda et  de Fès, entre les années 1980 et 1990.
D’ailleurs, à ce jour, Abdelilah Benkirane  ne renie pas ses accointances  passées avec des groupuscules infréquentables.  Finalement, il a fallu  que l’avocat Mohamed Karam, dirigeant  de l’USFP, intervienne pour calmer  les esprits, pour que la tension  baisse et les débats puissent commencer.  Ce n’était pas, pour autant,  totalement fini. Le mardi 14 juin, Driss  Lachgar, premier secrétaire de l’USFP,  a dû s’expliquer pour lever toute  équivoque. Ce n’est pas la première  fois que Abdelilah Benkirane est invité  par l’USFP, que ce soit en tant que  Secrétaire général du PJD ou chef du  gouvernement. Quant à l’association  Projet, ce n’est pas une structure interne  du parti. Quoi qu’il en soit, cet  incident a démontré que l’image de  Omar Benjelloun n’a pas dépéri, avec  le temps. Les beaucoup moins jeunes  ont souvenance d’une photo macabre  reprise par tous les médias.


Un corps gît dans une mare de sang,  à proximité de sa voiture, à deux pas  de chez lui, au boulevard Al Massira, à Casablanca. C’était précisément un 18  décembre 1975, quelques semaines  après la Marche verte, le 6 novembre  de la même année, que le défunt appuyait  avec l’ardeur nationaliste qu’on  lui connaît. Un assassinat politique  des plus crapuleux et des plus barbares  venait d’être commis. Le martyr  est une figure emblématique de la  gauche marocaine et l’un des opposants  les plus virulents à l’ordre établi,  sous Hassan II.


Assassinats politiques




Omar Benjelloun Omar Benjelloun

Ses agresseurs directs répondent  aux noms de Mustapha Khezzar et  Saïd Ahmed. Ils sont arrêtés, jugés et  condamnés, puis libérés par une grâce  royale, après avoir passé près de trois  décennies derrière les barreaux. Interviewé  par le journal Al Chark Al Awsat,  Khezzar rejette toute idée de remord  et d’excuse à la famille. Le troisième  acolyte, Abdelaziz Nouamani, avait  trouvé refuge chez Abdelkrim El Khatib,  avant de disparaître dans la nature. Les trois terroristes étaient membres  actifs de la Chabiba Islamya, conduite  par leur superviseur direct, Abdelkrim  Moutii, qui s’était installé dans la Libye  de Kadhafi. Ce ne sont là que le bras  armé de quelques donneurs d’ordre  occultes.


À plusieurs reprises, l’USFP avait présenté  une requête, à partir du parlement,  pour que toute la lumière soit  faite sur cet assassinat et pour que  ses commanditaires soient enfin dévoilés.  Sans résultat, à ce jour. À croire  que le sort des assassinats politiques  était de ne jamais être élucidés, pour  cause d’impossibilité d’aveux officiels  qui mettraient en question l’entité étatique  dans sa plénitude absolue et immuable.


En fait, lorsqu’on se réfère au contexte  et au parcours de Omar Benjelloun,  on obtient quelques clés qui éclairent  le climat politique, plutôt sombre, de  l’époque. Nous sommes au coeur des  années de plomb depuis l’accession  de Hassan II au trône. Une période que Omar Benjelloun aurait traversée  de bout en bout s’il n’avait pas été assassiné  plus tôt. Mais il en a eu, tout  de même, sa part de kidnapping, de  torture et d’emprisonnement. Suite à  l’accusation de complot et d’atteinte à  la sécurité de l’État, Omar Benjelloun  est enlevé et torturé à Dar El Mokri,  puis condamné, en 1964, à la peine  capitale qui sera commuée en prison à  perpétuité. Gracié et remis en liberté,  en 1965, il est repris et incarcéré pendant  18 mois, sans chef d’accusation  retenu. Ingénieur, avocat, idéologue,  syndicaliste, journaliste, Omar Benjelloun  était tout cela à la fois. Malgré les  menaces qui pesaient constamment  sur lui, il était de toutes les mobilisations.


Opposition irréductible
Entre deux arrestations, il replongeait  dans la militance de base avec une  détermination toujours renouvelée.  Quelque peu impulsif, d’une sincérité  à tout crin, son opposition irréductible  au pouvoir prenait souvent des allures  de radicalisme total. Après l’échec du  coup d’État de Skhirat, en juillet 1971,  il dira que les putschistes avaient commis  l’erreur de ne pas avoir neutralisé  les télécommunications, en premier.  Le lauréat de l’École supérieur de télécom  de Paris, et directeur des PTT  pour Rabat et la région, était bien placé pour porter ce genre de remarque  technique.


C’est d’ailleurs à ce titre qu’il s’engage  dans les rangs de l’Union marocaine  du travail (UMT), avec la même  fougue militante. Il ne tarde pas à se  heurter à la direction de cette centrale.  Ce qui l’amène à poser les jalons  d’une alternative au syndicalisme de  Mahjoub Benseddik. Il est ainsi à l’origine  du projet de création de la future  Confédération démocratique du travail  (CDT).


Projets aventureux




Abdelkrim El Khatib et Abdelilah Benkirane. Abdelkrim El Khatib et Abdelilah Benkirane.


La décennie 1970 sera celle de tous  les risques, à commencer par sa première  moitié que Omar Benjelloun vivra  pleinement, au point qu’elle lui a  été fatale. Après les deux tentatives  de putschs militaires avortés, en 1971  et 1972, l’année 1973 connaîtra une  série d’événements à forte charge politique  et sécuritaire. Elle débute par  les colis piégés adressés, le 6 janvier,  à Mohamed El Yazghi et Omar Benjelloun.


Alors que M. El Yazghi ouvre le paquet  et échappe de justesse à une  mort certaine, M. Benjelloun, fort de  son expérience aux PTT, prend garde.  En mars 1973, des éléments armés,  conduits par Mehdi Bennouna pour  le compte de Fkih Basri exilé à Paris,  accrochent un détachement des FAR  à Moulay Bouzazza, près de Khénifra.  Omar Benjelloun, censé être de tous  les coups, n’y croit pas.


Effectivement, ce début de guérilla,  qui devait faire tache d’huile, est  étouffé dans l’oeuf. La même année,  une autre affaire d’atteinte à la sécurité  de l’État éclate. Des militants de  l’UNFP sont d’abord traduits devant  un tribunal militaire, à Kénitra, avant  d’être innocentés, puis immédiatement  enlevés et conduits à un lieu secret  pendant une année. Si Omar Benjelloun  n’y était pas, c’est parce que  les services spécialisés ne l’ont pas  programmé dans le lot de Kénitra.  Par ailleurs, Omar Benjelloun a toujours  pris ses distances avec Fkih Basri,  ses projets aventureux et son rêve  éveillé d’un “grand soir” improbable. Ce qui ne l’a pas empêché d’être  convaincu qu’un changement politique  au Maroc ne pouvait être que  radical. Il faut dire que, dans ces années-  là, il était difficile de penser autrement.  L’action de Omar Benjelloun  s’inscrivait donc dans cette optique.  Une orientation que l’organe du parti,  Al Mouharir, adoptera comme ligne  éditoriale, depuis qu’il en a pris la direction  en 1972. C’est également à  partir de cette conviction qu’il rédige  le rapport politique du congrès extraordinaire  du parti en 1975, en compagnie  du philosophe Mohamed Abed  El Jabri. Entre temps, l’UNFP avait  changé de nom pour devenir USFP.


Conjonction d’intérêt
Omar Benjelloun estimait qu’il était  nécessaire de donner aux militants  une solide formation théorique. D’où  ses séances d’exposés-débats au  siège du Syndicat national de l’enseignement  (SNE, l’ancêtre de la CDT),  histoire de se donner une couverture  syndicale.


Totalement acquis à la pensée rationaliste,  son sujet favori portait sur les  deux matérialismes marxistes, dialectique  et historique. Un discours  que les islamistes recevaient comme  une invite à l’athéisme, une attaque frontale contre l’Islam. Il s’est alors  créé une conjonction d’intérêt entre  le pouvoir et un islamisme politique  ouvertement obscurantiste et potentiellement  violent. La conjonction  d’intérêt est alors devenue une véritable  “connexion” meurtrière, au sens  anglais du terme, dirigée contre tous  ceux qui portent et diffusent la pensée  rationaliste.


La Chabiba Islamya puis la Jamaâ  Islamya, tous deux chapeautés par  Abdelkrim Moutii, seront l’instrument  exécutoire de mots d’ordre de  violences, pouvant aller jusqu’à l’homicide,  contre des cibles désignées.  Omar Benjelloun en fera partie. Quant  à l’épisode Abdelilah Benkirane, il aura  contribué à relancer la polémique sur  les circonstances de l’assassinat du  leader socialiste et les commanditaires  de ce crime politique


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