BENCHAÂBOUN VA-T-IL SECOUER LE COCOTIER ?

RELANCE ÉCONOMIQUE

Alors que le gouvernement avait promis de renforcer l’investissement public pour financer le redémarrage post-confinement, ce dernier tarde à venir. Au risque d’installer une poudrière dont le Maroc n’a absolument pas besoin.

Et maintenant? Voilà donc terminée la période de confinement entamée le 20 mars avec la déclaration de l’état d’urgence sanitaire par le gouvernement, et, en lieu et place des conjectures développées de part et d’autre tout ce temps durant, nous en sommes désormais à être directement aux prises avec la réalité. Et celle-ci s’annonce, pour le moins, loin d’être clémente. Au cours des prochains mois et ce dès ce 24 juin, date officielle du début du déconfinement -qui continue d’excepter, ceci étant, les préfectures et provinces de Tanger- Assilah, Marrakech, Larache et Kénitra, eu égard à leurs indicateurs sanitaires encore négatifs-, c’est, pour ainsi dire, une véritable crise économique à laquelle nous nous devrons de faire face.

Le 19 mai, le ministre de l’Economie, des Finances et de la Réforme de l’administration, Mohamed Benchaâboun, en avait donné une estimation à la Chambre des conseillers, où il répondait aux questions des élus de la deuxième chambre: “entre 5 et 7%” de contraction du produit intérieur brut (PIB). En d’autres termes, la récession la pire peut-être de l’histoire du Maroc indépendant est en vue -la palme revient, pour l’heure, à l’année 1995, celle de “la crise cardiaque” comme l’avait surnommée le roi Hassan II dans son discours d’ouverture du parlement, avec un taux enregistré de -5,41%.

Faillites désastreuses
Et les répercussions de cette récession, comme on peut l’imaginer, dépassent cette simple dimension numérale bonne seulement à alimenter les débats experts: elles trouvent une traduction concrète dans la vie des entreprises et de leurs salariés. On sait, ainsi, par exemple de la bouche du ministre du Travail et de l’Insertion professionnelle, Mohamed Amakraz -il s’était exprimé à ce sujet le 4 mai à la Chambre des représentants-, que le nombre d’entreprises à avoir été affectées par le Covid-19 et qui, à ce titre, ont sollicité les subsides de l’Etat pour les aider à affronter le cap de la pandémie, dépasse les 134.000.

Ce qui, en même temps, impacte quelque 950.000 postes d’emploi. Toutes ces entreprises reprendront-elles leurs activités comme si de rien n’était? Rien n’est moins sûr. Alors même que sans Covid-19 le Maroc est connu pour enregistrer un nombre de faillites d’entreprises au bas mot désastreux, on peut imaginer qu’avec la pandémie ce sera pire. Certains secteurs, tels le tourisme, auront ainsi le plus grand mal à repartir du bon pied, tandis que non seulement la circulation entre les différentes provinces et préfectures demeure bloquée, mais qu’en plus il n’est pas dit que les frontières soient rouvertes de sitôt, comme l’a insinué le ministre des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger, Nasser Bourita, ce 22 juin à la Chambre des représentants. Ce qui implique que la clientèle étrangère, en même temps pourvoyeuse de devises, pourrait ne pas être au rendez-vous.

Priorité aux entreprises
Par ailleurs, on pourrait aussi faire mention des secteurs s’appuyant sur les exportations tels l’automobile, l’aéronautique, l’électronique ou encore le textile, qui, cependant, a quelque peu pu sauver la face avec la production de masques de protection -18 millions d’unités exportées au 9 juin selon le ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Economie verte et numérique, Moulay Hafid Elalamy, qui s’en était félicité il y a quelques semaines lors d’un passage la Chambre des représentants. Pour assurer la relance, le Comité de veille économique (CVE) mis en place le 11 mars au niveau du ministère de l’Economie compte pour le moment sur les banques. A cet égard, il avait sorti de sa boîte, le 27 mars, le mécanisme Damane Oxygène, qui garantit à hauteur de 95%, et ce dans une limite de 20 millions de dirhams, les crédits accordés aux entreprises pour permettre à ces dernières d’assurer leurs charges d’exploitation.

Dans le même sens, la Caisse centrale de garantie (CCG) avait procédé au lancement, le 15 juin, de Relance TPE et Damane Relance, qui visent pour le premier, comme l’indique son nom, les TPE, et pour le deuxième les petites, moyennes et grandes entreprises, avec comme priorité pour ces entreprises d’effacer les ardoises qu’elles ont auprès de leurs fournisseurs -à hauteur de 50% du crédit au minimum. Enfin, on pourrait ajouter à ces différents mécanismes la décision prise par Bank Al-Maghrib (BAM), les 17 mars et 16 juin, d’abaisser son taux directeur de respectivement 25 et 50 points de base, couplée à la dernière date citée à celle de libérer le compte de réserve au profit des banques, et ce de façon intégrale. Du jamais vu depuis que Abdellatif Jouahri est aux commandes de la banque centrale -il avait été désigné par le roi Mohammed VI fin avril 2003-, lui que l’on dit pourtant frileux.

Relance par la commande publique
Cela peut-il suffire? Bien évidemment que non, surtout si l’on sait la réputation qu’ont beaucoup de banques de ne distribuer des crédits qu’au compte-gouttes: le roi Mohammed VI les avait, à ce titre, directement critiquées dans son discours d’ouverture du parlement du 11 octobre, et il faut aussi rappeler les accusations d’“écarts” et de “situations en décalage” portées à leur encontre le 27 mars, dans une lettre ouverte, par le président de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), Chakib Alj -valant à ce passage à ce dernier, dès le lendemain, une réaction au vitriol du Groupement professionnel des banques du Maroc (GPBM) par le truchement de son président, Othman Benjelloun.

De fait, la relance devra également et surtout passer par la commande publique, en veillant à ce que la priorité soit bien sûr donnée aux entreprises nationales, et si par deux fois, dans son intervention à la Chambre des conseillers le 19 mai et au conseil d’administration de la CGEM le 28 mai, M. Benchaâboun avait promis d’engager les finances de l’Etat dans le redémarrage de l’économie, on attend toujours, à ce jour, de voir.

Il est, ainsi, plus qu’urgent d’accélérer la cadence de la part du gouvernement, en ce sens qu’à partir de ce 1er juillet les entreprises ne pourront plus compter sur les mesures décidées par le CVE le 16 mars de soutenir celles d’entre elles qui sont en arrêt d’activité en indemnisant leurs salariés, et que beaucoup de travailleurs risquent de se retrouver dans moins d’une semaine à la rue, sans ressource aucune pour subvenir à leurs besoins, car les plans sociaux devraient inévitablement être de mise dans les mois qui viennent.

Ainsi, la proposition faite par les syndicats ce 24 juin, lors de leur réunion avec M. Amakraz et la CGEM, de mettre en place un Comité de veille sociale (CVS), à l’instar du CVE, n’en est sans doute que plus pertinente. Croire en fait que des recettes qui, même en temps normal, n’ont jamais véritablement payé pourraient permettre au Maroc de sortir la tête de l’eau est au mieux crédule, au pire suicidaire. Partout dans le monde et même dans les pays ayant fait du libéralisme économique un credo, un changement de paradigme est en train d’être opéré, avec l’abolition des règles prudentielles limitant le déficit public à 3% du PIB et l’injection massive de liquidités, quand bien même cela se répercute sur le niveau de l’inflation -si elle s’est résignée à baisser son taux directeur, BAM s’est, à ce dernier égard, catégoriquement refusé, par la voix de M. Jouahri, à faire marcher la planche à billets.

Les pouvoirs publics dépensent d’ailleurs déjà, depuis de nombreuses années, des sommes conséquentes en termes d’investissements, ces derniers ayant même augmenté de plus de 18% au cours de la décennie écoulée, mais c’est sans doute enfin l’occasion de prioriser ces investissements et de les affecter en fonction des besoins et non plus des diktats des bailleurs de fonds. Autrement, le Maroc continuera encore d’éprouver le même manque de rentabilité que différentes institutions nationales et internationales ne cessent régulièrement de mettre en cause.

Potentiel industriel
L’investissement productif doit notamment être encouragé, alors que le Royaume a fait montre au cours de cette crise de son potentiel industriel avec par exemple la production de masques de protection, et l’Etat marocain raterait sans doute l’opportunité de sa vie en rechignant à passer à la caisse et en attendant que ce soit l’Union européenne (UE) qui vienne mettre les billes nécessaires en relocalisant dans le Royaume une partie de son appareil productif actuellement basé en Chine -comme c’est là un voeu régulièrement exprimé par le chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani. Il faudra, ainsi, sortir des sentiers battus, au risque d’installer une poudrière dont le Maroc n’a absolument pas besoin en ce moment.


Laisser un commentaire

Merci de cocher cette case
X

Télécharger le magazine Maroc Hebdo

Télécharger