Benchaâboun toujours aussi frileux

UN PLAN DE RELANCE DE 120 MILLIARDS DE DIRHAMS

Si les 120 milliards annoncés par le roi Mohammed VI pour relancer l’économie ont constitué la bonne nouvelle de l’été, la façon dont le ministre de l’Économie et des Finances souhaite les mobiliser laisse songeur à plus d’un titre.

Le mois d’août a, pour le moins, été loin d’être de tout repos pour le ministre de l’Économie des Finances, Mohamed Benchaâboun. Et pour cause: en annonçant, dans son discours du Trône du 29 juillet 2020, l’injection de 120 milliards de dirhams (MMDH) dans l’économie nationale à titre de plan de relance pour parer aux répercussions économiques mais aussi (et surtout) sociales de la pandémie de Covid-19, le roi Mohammed VI exprimait en même temps ses attentes vis-à-vis du gouvernement Saâd Eddine El Othmani pour faire mieux que son projet de loi des finances rectificative (PLFR).

L’investissement ponctionné
Ce projet, que le parlement avait adopté le 20 juillet sur fond de contestation au sein même de la majorité -l’Union socialiste des forces populaires (USFP), dans un communiqué de son bureau politique en date du 10 juillet, avait carrément nié avoir été associé à son élaboration-, avait ainsi ponctionné de 16 MMDH le montant de l’investissement public initialement décidé au titre de la loi des finances, cependant que l’Exécutif avançait en jouant sur les mots, et en se jouant de fait de l’opinion publique, sortir 15 MMDH supplémentaires de sa poche -il s’agissait en fait d’investissements “budgétaires” ayant trait seulement au budget général, aux comptes spéciaux du Trésor (CST) et aux services d’État gérés de manière autonome (SEGMA), et non aux collectivités territoriales et aux établissements et entreprises publics (EEP) qui s’étaient vu respectivement priver de 28,3% et 23% de leur enveloppe annuelle.

Or que même dans des cercles réputés acquis à la doxa néolibérale -on pourrait notamment citer le ministre de l’Agriculture et président du Rassemblement national des indépendants (RNI), Aziz Akhannouch, et sa fameuse tribune anti- austéritaire du 13 avril-, l’on s’était rendus au fur et à mesure à l’évidence que l’État se devait nécessairement de peser financièrement dans la balance pour faire en sorte que le pays passe le cap de la Covid-19 avec le moins d’égratignures. Pour M. Benchaâboun, qui jusque-là avait donné l’impression de vouloir en priorité contenter les institutions financières internationales et d’abord le Fonds monétaire international (FMI), auprès duquel il avait contracté 2,97 milliards de dollars de dette le 7 avril pour réduire les tensions sur les réserves de change et envisage actuellement de souscrire une nouvelle ligne de précaution et de liquidité (LPL), cela revenait donc à revoir ses cartes: à cet égard, la conférence de presse que le ministre a donnée le 4 août, soit six jours après la fête du Trône, pour détailler la ventilation du plan de 120 MMDH avait donné lieu, dans les jours l’ayant précédée, à toutes sortes de spéculations, allant même jusqu’à espérer un potentiel revirement dogmatique.

Explosion des dettes
Mais il n’en fut rien: en sus des pseudo 15 MMDH supplémentaires -qui correspondent donc plutôt à des réallocations budgétaires-, M. Benchaâboun révélait la future contraction de 30 MMDH de crédit par l’État pour doter le futur Fonds d’investissement stratégique, également recommandé dans le discours du Trône “pour remplir une mission d’appui aux activités de production, d’accompagnement et de financement des grands projets d’investissement public-privé”, d’une force de frappe totale de 45 MMDH. Ce qui revient encore à éviter coûte-que-coûte de creuser le déficit budgétaire au-delà du seuil de 7,5% fixé dans le PLFR; le FMI, on peut l’imaginer, s’en félicitera sans doute dans son futur rapport annuel, de même que les agences de notation, cependant que la dette explosera, alors même que le président de la Cour des comptes, Driss Jettou, s’alarmait le 28 janvier au parlement, avant même donc la déclaration du premier cas de Covid-19 au Maroc, de ce que son niveau s’établissait à plus de 81% du PIB à fin 2019.

Ceci tout en sachant que le wali de Bank Al-Maghrib (BAM), Abdellatif Jouahri, avait écarté fermement le 16 juin, au moment d’opérer la dernière réduction en date du taux directeur de la banque centrale, toute possibilité de faire tourner la planche à billet, en insistant sur la nécessité de maintenir l’inflation à moins de 2%: le Maroc pourrait, conséquemment, incessamment se retrouver dans le rouge, dans la mesure où la valeur nominale de la dette et sa valeur réelle continueraient longtemps encore de correspondre.

Les 75 MMDH restant du plan de relance se traduiront, eux, par la mise en place de fonds de garantie, à l’instar de Damane Relance et Relance TPE, de sorte que tout ancien président-directeur général de la Banque centrale populaire (BCP) qu’il est, M. Benchaâboun semble persister à croire en une relance qui se ferait principalement par le truchement des banques. Ce qu’un député de son propre parti du RNI, à savoir Mustapha Baitas, lui avait d’ailleurs reproché à la Chambre des représentants le 9 juillet, alors que le ministre s’était rendu à la première chambre pour présenter la première mouture du PLFR.

Baisse des revenus fiscaux
Il faut dire que les institutions bancaires ont fait l’objet de nombreuses critiques de la part des entreprises, étant notamment accusées le 27 mars, dans une lettre du président de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), Chakib Alj, relayée par les médias d’“écarts et” de “situations en décalage” -ce à quoi le Groupement professionnel des banques du Maroc (GPBM) avait vertement réagi le lendemain par la voix de son président, Othman Benjelloun, et son vice-président délégué, Mohamed El Kettani, également signataires d’une missive.

Évidemment, l'État marocain se trouve en bien mauvaise posture financière du fait du ralentissement de l’activité économique, laquelle se répercute par une baisse des revenus fiscaux, et il ne serait pas raisonnable d'exiger vis-à-vis de lui plus qu'il ne le peut; ceci étant, l'impression demeure que le Maroc est en train de rater une occasion en or d'opérer un aggiornamento doctrinal, alors que depuis plus de huit mois est officiellement lancé le chantier de son nouveau modèle de développement. Les institutions financières accepteront- elles un éventuel changement de cap? Bien sûr que non, mais celles-ci doivent garder en tête qu’en maintenant autant la pression elles sont en train de mettre en péril la cohésion sociale de tout un pays et ouvrent la porte à un risque d’instabilité que ni elles, sans doute, ni d’autres pays partenaires ne souhaitent. Pour ainsi dire, le Royaume ne manque certainement pas d’atouts politiques dont il serait temps qu’il use à meilleur escient.