Bavures policières : Le casse-tête de Hammouchi

Les efforts de la DGSN pour devenir une institution modèle au service du citoyen ne sont un secret pour personne. Sauf qu’on voit les actions de certains de ses fonctionnaires venir entâcher un travail qui gagnerait sans doute à être davantage mis en valeur.

Dans les médias nationaux, on l’a qualifiée de “hollywoodienne”, tellement la course-poursuite ayant impliqué le jeudi 28 avril 2022 un policier et trois jeunes au niveau de l’arrondissement d’Anfa, à Casablanca, a été digne d’un film américain. Mais, contrairement aux films américains, il n’y a eu, malheureusement, pas de fin heureuse au bout, car un des adolescents, en l’occurrence le conducteur, a été tué, tandis que ses deux passagères ont été gravement blessées et demeurent encore hospitalisées.

Contenus numériques
Sur les réseaux sociaux, l’affaire fait grand bruit, et d’aucuns appellent à sévir contre le policier; ce que la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) a, sur instructions de son directeur général, Abdellatif Hammouchi, d’ailleurs entrepris le jour même en le plaçant en garde à vue, tandis que trois jours plus tard le juge d’instruction de la cour d’appel de Casablanca décidait de son incarcération à la célèbre prison d’Oukacha, également située dans la ville blanche (dans le quartier de Aïn Sebaâ). Dans un communiqué rendu public le lendemain, vendredi 29 avril 2022, la DGSN a, ainsi, elle-même laissé entendre que “d’éventuels violations et abus” après que “la police judiciaire chargée de l’enquête a procédé au téléchargement d’un ensemble de contenus numériques à partir des caméras de surveillance qui ont filmé l’accident, (...) outre l’audition des témoins oculaires”. Fin de l’histoire? En attendant la tenue du procès, oui, en principe, puisque ce que les autorités ont à faire, elle le font, et il faut en conséquence laisser les choses suivre leur cours normal, mais au niveau de l’opinion publique l’interrogation demeure sur la question des bavures policières.

Certes, phénomène, rétorqueront certains, universel et auquel aucun pays n’échappe vraiment du fait du caractère foncièrement humain de la police et d’une propension non-nulle à pouvoir commettre des erreurs (volontaires ou pas, c’est une autre histoire), mais il faut dire aussi que le drame du jeune motard n’est pas isolé. Sans remonter au-delà du mois de septembre 2021, on avait, à cet égard, vu une autre affaire de course-poursuite défrayer la chronique, à savoir celle de Youssef Hajjaj, un supporter du Raja ayant succombé lors d’une virée à moto au niveau du quartier de Hay Mohammadi, également à Casablanca, bien que cette fois les trois policiers motards qui s’étaient lancés à sa poursuite parce qu’il ne portait pas de casque n’avaient pas été incriminés. Effet grossissant, peut-être, dû aux réseaux sociaux qui, il est vrai, tendent généralement à forcer le trait, parfois de façon caricaturale? Possiblement, mais même à regarder par exemple le bilan 2021, le dernier en date, de la DGST on se rend compte qu’il y a en fait loin d’un épiphénomène ne méritant pas plus d’attention.

Dans le détail, on trouve qu’en douze mois 5.370 dossiers administratifs ont été traités par la direction, suite à quoi 1.210 sanctions disciplinaires et 4.111 mesures correctives ont été prises. Et quand on sait que l’effectif de policiers nationaux compte 78.146 hommes et femmes et que les sanctions et mesures en question ont concerné 1.694 d’entre eux, on se rend compte que l’on se situe dans une moyenne de 2% de “mauvais éléments” qui demeure encore par trop importante (le total des fonctionnaires congédiés a été de 91 et celui des fonctionnaires suspendus temporairement de 162). Et il y a pire: seize enquêtes ont confirmé l’existence d’actes contraires à la loi pénale et ont été soumises à la police judiciaire pour faire l’objet d’investigations plus avancées sous la supervision des parquets généraux compétents.

Cellule de communication
Et on peut l’imaginer, il ne doit s’agir là que d’une fraction de ce qui a été réellement perpétré, étant donné simplement la difficulté qu’il y a, aussi bien au Maroc qu’ailleurs, à établir les dépassements commis au sein du corps de la police. Ce qu’il faut toutefois dire, c’est que depuis sa nomination en juillet 2015 à la tête de la DGSN, M. Hammouchi semble avoir sincèrement à coeur d’épurer la direction et d’en faire une institution modèle, aussi bien au plan de la gestion administrative que celui purement humain, celui auquel le citoyen marocain est directement confronté au jour le jour. Le fait de rendre publiques des statistiques comme celles relatives aux sanctions et aux mesures, hier encore tout-à-fait confidentielles, procède d’ailleurs sans doute de la même volonté, de même que la mise en place d’une véritable cellule de communication ne manquant jamais de s’adresser directement à l’opinion publique, comme suite justement à l’affaire de la mort du conducteur de moto, avec notamment la présence à la barre d’un porte-parole généralement très apprécié des médias nationaux, en l’occurrence le commissaire divisionnaire Boubker Sabik (auquel Maroc Hebdo avait d’ailleurs donné la parole dans une interview publiée fin avril 2020, au plus fort de l’état d’urgence sanitaire).

Opérations d’inspection
M. Hammouchi ne s’est, toutefois, pas arrêté en si bon chemin: au lieu de se contenter d’une communication à sens unique, le directeur général de la DGSN a aussi voulu que les citoyens fassent directement part de leurs griefs à la direction. Ce qui est loin d’être pris à la légère: pour en rester à la seule année 2021, il a ordonné la tenue de 26 opérations d’inspection, à savoir quatorze opérations d’inspection fonctionnelles et douze inopinées et secrètes, dans “l’objectif de vérifier le degré d’implication et d’engagement de services et des fonctionnaires de police dans le traitement des plaintes des citoyens, les conditions d’accueil de ces derniers, la rapidité d’interaction avec les appels des citoyens sur la ligne téléphonique 19 ou encore la vérification des radars de contrôle routier au sein du périmètre urbain”, comme l’avait détaillé un rapport de la DGSN. En outre, il faut savoir que sur les 432 enquêtes qui ont été enclenchées au cours de l’année, 179 avaient directement fait suite à des dénonciations.

Au niveau interne, la DGSN ne se contente pas, toutefois, comme on pourrait le croire, à manier le bâton; tant s’en faut, M. Hammouchi sait en fait aussi user, quand il le faut, de la carotte. A cet égard, on l’a vu transmettre à 82 fonctionnaires ayant fait preuve d’un sens élevé de professionnalisme lors de l’accomplissement de leurs fonctions des lettres de félicitations, de sorte à leur faire savoir que leurs faits d’armes au service de la patrie ne passaient pas inaperçus auprès du “grand chef”, mais plus généralement M. Hammouchi a beaucoup oeuvré pour améliorer les conditions matérielles des policiers, en convainquant le gouvernement Abdelilah Benkirane d’adopter un projet de décret qui avait permis aux fonctionnaires de la DGSN de bénéficier d’une augmentation allant de 750 dirhams par mois pour les gardiens de la paix à 3.000 dirhams pour les lieutenants de police.

Grand soin
Dans le même sens, la DGSN accorde régulièrement des primes exceptionnelles chaque année, dont la dernière en décembre 2021 “en guise de récompense pour leurs efforts au service des citoyens et de la nation” (une prime exceptionnelle avait également été octroyée aux veuves et retraités de la DGSN à l’occasion de l’Aïd al-Adha, représentant 1.500 dirhams au profit de 3.500 veuves et 2.000 dirhams au profit de 400 retraités qui perçoivent des pensions de retraite inférieures à 2.000 dirhams par mois). Aussi, la régularité de la publication des listes de promotion, qui tendait à prendre du retard auparavant, est aujourd’hui devenue quasi proverbiale, au point que l’ensemble des 18.921 dossiers (!) qui devaient être traités au 31 décembre 2021 ont pu l’être dans les délais.

Enfin, en amont, un soin beaucoup plus grand est, on le sait, apporté à la formation, avec notamment, comme l’avait détaillé la DGSN dans son rapport 2021, “l’ouverture sur de nouvelles spécialités et compétences académiques dans le but de renforcer les ressources humaines policières par des profils de qualité” et “l’adoption d’un système de présélection en vue de retenir les candidats aux moyennes les plus élevées”.

L’année 2021 a, à ce propos, surtout vu la mise en place officielle, à partir du 15 novembre, d’une nouvelle école de police à Tanger, venant donc s’ajouter au fameux Institut royal de police (IRP) de Kénitra qui, sous M. Hammouchi, est au fur et à mesure devenu un des plus en vue du monde arabe et d’Afrique. “Les programmes de formation sont le fruit d’une ingénierie pédagogique, qui vise à parvenir à une harmonie entre le contenu des programmes de formation de base et la pratique du terrain, dans le strict respect des libertés publiques et des principes des droits de l’Homme, et ce en application des Hautes instructions de S.M. le Roi Mohammed VI, qui mettent l’accent sur le principe de moralisation du service public,” avait, à l’occasion de l’ouverture de la nouvelle école, souligné le directeur de l’IRP, Ahmed Zaâri. Dommage donc que les actions d’individus finissent par mettre de côté les efforts de toute une institution; comme quoi, la marche reste encore bien longue pour M. Hammouchi et ses hommes...